La Tarîqa Qadiria Boutchichi au Maroc: la genèse d’un soufisme de marché?
Tout le monde se rappelle peut-être de l’appel de la Zaouiya Boutchichia à participer au référundum et à voter Oui pour le projet de « réforme » consitutionnelle proposée par le Roi Mohammed 6. Abdelilah Bouasria chercheur à l’American university à Washington nous livre ici une analyse sociologique et politique des rapports entre la Zaouiya et le régime marocain ainsi que l’adoption par cette Tarîqa d’une interprétation marchande de l’Islam.
Une lecture empressée de la relation entre le pouvoir marocain et le soufisme, servi par la voie Qadiri Boutchichi dont le leader est le cheikh Hamza, affirmerait la cooptation des mystiques par le Makhzen. Cet article affirme que l’apolitisme Boutchichi a en fait un rôle politique qui consiste à faire du non-dit un outil de mobilisation. Le combat entre le saint et le sultan a été relocalisé vers la sphère symbolique des signes. Le soufi n’est pas seulement l’acteur de phénomènes mystiques. Il est aussi le fondateur de nouvelles catégories d’analyse politique. Par exemple, le discours soufi évoque le concept du maître authentique pour décrire le guide spirituel. L’ «authenticité» devient alors une variable essentielle qui évalue tout poste de leadership et le statut de «copie» devient une condition de disqualification discursive. Le cas d’un jeune Blogeur marocain qui fut arrêté en 2008 par les autorités du pays pour usurpation de l’identité du prince Rachid en se faisant passer, sur Face book, pour le frère du roi en est témoin.
La voie Boutchichi normalise le dispositif manageriel du régime marocain par l’internalisation d’une éthique managériale, basée sur la culture de l’entreprise, chez les disciples soufis. Elle produit des sujets dont l’idéal est l’image de pauvreté spirituelle, un lapsus inconscient qui prépare le bon disciple pour la soumission au «roi des pauvres.» L’instauration de la nouvelle politique de Mohamed VI prend pour relais la propagation d’un soufisme de marché dont les émissaires, sont les disciples Boutchichi.
Une étude sur les valeurs des jeunes marocains révèle une baisse de popularité des confréries religieuses et de leur rôle de socialisation: « 0,6% sont adeptes d’une tarîqa et 0,9% sont membres d’une zaouia »[1]. S’agit-il vraiment d’un changement religieux indéniable que la société marocaine a connu au cours du 20ème siècle comme le soulignent les auteurs de l’enquête citée ci-dessus ? Doit-on annoncer la mort du «culte des saints» au Maroc ? Dès lors que penser du recrutement incessant de fidèles qui rejoignent la voie mystique au Maroc, en l’occurrence de la Tarîqa Qadiria Boutchichi ? Celle-ci est chapeautée par le saint «Sidi Hamza», Gourou de Madagh, village où se trouve le siège principal de la zawiya située au nord-est du pays à l’ouest de Berkane. Comme un effet de mode, la Tarîqa a acquis une visibilité médiatique, que semblent approuver les plus hautes instances du royaume chérifien.
À travers l’histoire marocaine, les relations entre les saints et les sultans ont varié aux guises des circonstances, passant de l’affrontement à la coexistence pacifique ou l’allégeance dans la quête d’un capital symbolique. Quelles sont aujourd’hui la nature et la situation de la relation entre le pouvoir marocain et le soufisme, servi par la voie de Sidi Hamza ? Une lecture empressée affirmerait la cooptation des mystiques par le Makhzen. La voie Boutchichi, nous dit-on, dans les milieux marocains hostiles au soufisme, collabore avec la monarchie. Au delà de cette thèse de la «domestication» apparaît la logique inhérente à la lutte de l’islam tolérant –les soufis, le malikisme- contre l’islam de la terreur –le salafisme, le wahabisme-. Ceci expliquant la possibilité des rassemblements massifs autour des lieux saints de la confrérie[2]. Par ailleurs, si « cooptation » il y a, comment les soufis évoquent-ils celle-ci et quels sont les registres qui permettent de déterminer, avec précision, si cet assujettissement est à sens unique?
L’apolitisme Boutchichi a en fait un rôle politique qui consiste à faire du non-dit un outil de mobilisation. Le combat entre le saint et le sultan a été re-localisé vers une autre arène, plus subtile, et moins binaire: la sphère symbolique des signes. De l’ascétisme photographique du décor du siège Boutchichi au temps d’Hassan II, composé de quelques portraits de «Sidi Hamza», on est passé à la mise en scène de la place privilégiée de sa majesté qui gît au dessus de la tête de sa sainteté. Simple tradition marocaine ou bénédiction du Pir envers le souverain qui a sorti son fils de sa retraite pour le nommer gouverneur de Berkane le 22 Juillet 2004 suscitant le courroux des employés du ministère de l’intérieur vu que le nouveau gouverneur était déjà retraité?
Ne pourrait-on pas penser que, parallèlement à l’assujettissement du saint par le roi, se produit un processus de normalisation sainte du monarque ? En fait, le rapport monarchie/voie soufie semble se prêter à une lecture à deux niveaux. Le premier niveau d’analyse, le plus répandu, est celui des procédures monarchiques qui produisent le discours Soufi en général et Boutchichi en particulier[3]. Le baisemain mutuel, opéré par les disciples de Sidi Hamza quand ils se rencontrent ou bien quand ils finissent de prier, serait une reproduction du baisemain entre le roi et ses sujets. De la même rigueur avec laquelle le palais royal exige la tenue traditionnelle durant les nominations et les rassemblements officiels, la zawiya requiert la possession du «matériel» spirituel nécessaire aux invocations, tel que la djellaba (ou gandoura) et le chapelet, fabriqué dans la zawiya mère, et vendu au prix fort. Quant au pacte d’initiation Boutchichi il renvoie à la Bey’a entre le monarque et ses sujets.
D’après le journal Aujourd’hui le Maroc, il s’agirait d’une image « des petits-fils de Cheikh Hamza Al Qâdiri Al Boutchichi, guide spirituel de la «Tariqa Boutchichia» » lors de la manifestation qu’ils ont organisé pour soutenir le vote en faveur Oui au référundum.
Le deuxième niveau d’interprétation, moins courant, est celui des registres soufis (Boutchichi en l’occurrence) qui produisent un discours de/sur la monarchie. Cette dernière se trouve parfois engagée dans des pratiques pastorales et mystiques dont l’ontologie a été hâtivement maquillée au goût des sujets pour préserver l’originalité de son «auteur» quel qu’il soit. Autrement dit, les «arts de faire» des sujets et des disciples miroitent ceux des saints et des rois. La définition même de la Tarîqa Boutchichi se trouve influencée par ces deux niveaux.
Le soufi n’est pas seulement l’acteur de phénomènes mystiques. Il est aussi, et surtout, volontairement ou involontairement, le fondateur de nouvelles catégories d’analyse politique.Par exemple, le discours soufi évoque le concept du maître authentique pour décrire le guide spirituel. L’ « authenticité » devient alors une variable essentielle qui évalue tout poste de leadership, mystique ou autre, et qui légitime chaque pratique discursive qui lui est postérieure. Une nouvelle coutume politique naît: le statut de «copie» devient une fausse note et une condition de disqualification discursive. La mise en avant, par les Boutchichi, de l’authenticité comme condition de «règne» permet par la suite au roi de punir tous ceux qui le copient. Similaire est l’utilisation des Boutchichi de la théorie du «maître vivant» qui justifie celle du roi vivant, de la même façon que Mohamed VI priorise dans son action la démarcation du règne de son père défunt dont il promeut par instances et autres commissions interposées, comme la commission d’instance, équité et réconciliation (IER) un bilan négatif.
Le soufi sera donc un objet de savoir du régime marocain, non seulement par la vertu de sa médiation dans les conflits communautaires (sociologie) ou de sa capacité de guérir les malades de son village (médecine) mais aussi grâce à sa capacité d’être lui-même, et non quelqu’un d’autre. Le phénomène des charlatans usurpateurs est quasiment cyclique dans l’histoire du royaume chérifien. Un nouveau champ de savoirs est élaboré qui, originellement construit pour contrecarrer les faux guides spirituels, est devenu un mode de gouvernance. Ainsi, quand un jeune Blogeur marocain (Murtada) fut arrêté en 2008 par les autorités du pays pour usurpation de l’identité du prince Rachid en se faisant passer, sur Face book, pour le frère du roi. La punition de Murtada venait du fait qu’il n’était pas le vrai prince. Il n’en était que la fausse copie. Avant le Protectorat, le rogui Bouhmara a aussi volé la personnalité du frère du sultan de son époque, allant même jusqu’à fermer définitivement un œil pour maximiser sa ressemblance au personnage original, incarcéré par son frère, le sultan Abdelaziz[4]. Plus récente encore est l’usurpation de l’escroc comique -connu par les habitants de Rabat comme le sultan du café Balima- des chorfas du palais royal de Rabat, guettant les campagnards naïfs et ambitieux pour leur offrir son intermédiation avec un faux cachet royal qui ne cessait de lui tenir compagnie.
La parrhesia Boutchichi
La parrhesia, un héritage des cyniques comme Diogène, est l’art de dire vrai. C’est une éthique de l’échange selon laquelle on doit avoir une attitude de franchise que l’esprit nous dicte. La parrhesia n’est ni flatterie, en ce qu’elle permet de rendre l’autre indépendant, ni rhétorique, puisqu’elle ne cherche pas la persuasion aux dépens des vérités. Foucault précise que la parrhesia est un mécanisme de production de la vérité qui réunit le savoir et le pouvoir pour la constitution de la subjectivité. La conversion ne dépend plus, comme dans les philosophies antérieures, d’un rapport du sujet à la mémoire, mais aussi d’une relation avec autrui. L’autre devient le potentiel séducteur du mal. C’est la présence de cet autre démoniaque pervertissant la nature humaine, qu’il faut extirper par une herméneutique de soi. Mehdi Nabti, musicien et sociologue Français, présente la conception du leader du mouvement Charité et Bienfaisance (Al Adl wal Ihsane) Abdeslam Yassine, représentant de l’alter ego Boutchichi, chez les foukara Boutchichi de Fès qu’il a interviewés en Novembre 2007[5]: “Yassine est méprisé par la totalité des sondés du fait de son incapacité à se détacher du monde terrestre et à sa prise de position anti-malékite. Les sondés nous expliquent la popularité de Yassine tout simplement par l’aveuglement et le manque de niyya de ses fidèles.” Quant à Faouzi Skali, dans une entrevue avec moi, il décrit Yassine, suite au départ de ce dernier de la voie Boutchichie, comme un «homme qui n’a plus rien à voir avec le soufisme originel».[6]
Au moment où les disciples de Sidi Hamza disent «vrai» sur leur adversaire mystique, ils restent toujours captifs de l’autre démoniaque. Mauvaise herméneutique de soi ou tout simplement importation de la logique du pouvoir qui règne en divisant? Abdelhamid El Aouni, journaliste marocain, opte pour la deuxième réponse: «le régime tente d’élargir l’écart entre la force d’Al Adl wal Ihsane -comme mouvement- et celle de la Zaouia Boutchichi, de façon à ce que les deux forces ne puissent pas s’unir de nouveau ou du moins se mettre d’accord sur des lignes d’unification »[7]. Une lecture plus approfondie de la posture Boutchichi vis-à-vis la mouvance de Yassine laisse apparaître une instance de parrhesia. Au niveau de son leader, la zaouïa ignore le phénomène Yassine[8]. Par contre, au niveau de la base du mouvement, on retrouve une spiritualité injurieuse envers l’ancien fakir et ses troupes.
La parrhesia cynique a trois fondements: la prédication critique, le comportement scandaleux, et le dialogue provocateur. Le prédicateur critique de la Boutchichia n’est autre que le philosophe érudit Taha Abderrahmane qui a arrêté son activité avec la zawiya à cause de ce qu’il considère son infiltration flagrante par les services secrets. Ce philosophe a aussi retiré la dédicace qu’il avait faite à son maître Sidi Hamza, dans l’un de ses premiers livres, avant de tarir d’éloges son maitre dans une conférence ultérieure. Le comportement scandaleux est affiché par les ravis de la voie (Sidi al wasini et Moulay Driss, deux des ravis de la voie) et par quelques voix féminines qui choquent l’auditoire conservateur par leurs codes vestimentaires hors des séances de méditation, lors des réceptions sociales. On pourrait avancer que les mini jupes des invocatrices, comme gage de non rigidité des lois islamiques chez les soufis, deviennent la parrhesia symbolique face aux mouvances salafistes. Comme Diogène dans l’Agora, la parrhesia Boutchichi utilise la technique de la juxtaposition de deux comportements contradictoires pour choquer.
En outre, elle utilise la technique d’inversion: pour les Boutchichi, le roi Mohamed VI a rencontré leur gourou et a pris le wird de la voie. Il est donc soumis au cheikh. Il l’a même rencontré et ce dernier lui a conseillé de bien traiter son peuple. Selon ses disciples, Sidi Hamza est le roi des rois, le maître des temps. Pour H.D, un ex-Boutchichi converti au Tidjanisme, m’avait dit en Mars 2008 que «Les Boutchichi sont le seul groupe qui cherche à se faire connaître, et à persuader le makhzen de leur taille et leur importance». Et l’ex Boutchichi d’ajouter: «mais le makhzen connaît leurs petits secrets sales, et il les dévoilera au moment opportun»
La Boutchichia «apolitique» ou l’art du Sotto Voce
Le «silence» politique de la voie de Sidi Hamza s’inspire ontologiquement d’une période historique de la voie dans laquelle le silence, tout court, fut la devise essentielle. « Entre 1957 et 1967, la Bushishiya est restée sans cheikh officiel, et c’est en 1960 que le fils de sidi al-Mokhtar, al-‘Abbas, a pris le titre suprême et acquis la compétence pour initier les adeptes. Il a remanié le werd et a écrit de nombreux poèmes religieux »[9]. Selon les disciples de la voie, c’était «le poids de ce fardeau» qui avait poussé Hadj Abbas à attendre cinq ans après la mort de son maître refusant «la responsabilité d’éducateur spirituel»[10].
L’historique de la voie nous montre donc une certaine dynamique qui fait précéder le verbe au silence. Le fait que Sidi Hamza rompt le jeune politique aujourd’hui n’est qu’une continuation de la tradition Boutchichi qui fait alterner silence et parole, invisibilité et manifestation. Une aporie si commune chez les Boutchichi dit: «les récipients ne suintent que ce qu’ils contiennent». Il est intéressant de voir que le mot utilisé pour «contiennent» est «sakan», qui veut aussi dire «muet ou statique». Aujourd’hui, quoique la Boutchichia ne soit pas une organisation politique, dans un sens classique, elle accouche certes de certains «sujets» politiques. Ainsi, l’un de ses anciens adeptes, Ahmed Taoufiq, est nommé ministre des affaires religieuses. Peu de temps après, le fils du grand patron de la voie est nommé gouverneur de la province de Berkane. Ces changements ont sonné le glas du salafisme officiel selon certains qui y ont vu un retour du mysticisme irrationnel comme outil de gouvernance[11]. Les soufis ne feraient-ils plus peur au Makhzen ? Comme le rappelait le ministre des affaires religieuses, Ahmed Taoufiq, « les soufis ont été, la plupart du temps, ‘coincés’ et obligés à la retraite pour des raisons politiques. On avait peur d’eux quand ils arrivaient à constituer des réseaux d’alliance, on leur a refusé une présence reconnue dans l’espace du pouvoir »[12].
Dès lors, on peut se demander qui contrôle qui ? D’après Mehdi Nabti on serait face à une «posture politique complaisante»:
« Aujourd’hui l’Etat domine les confréries grâce à deux stratégies particulièrement efficaces qui ont pour but de neutraliser toute forme de revendication politique émanant des soufis: d’une part en nommant et en fonctionnarisant certains des chefs de confréries (les orientant ainsi automatiquement vers la reconnaissance du Pouvoir), et, d’autre part, l’état folklorise les aspects artistiques des rituels dans le cadre d’événements culturels ou touristiques (type festival de Fès). Aujourd’hui la Qâdiriyya-Bûdshichiyya est placée sous tutelle du Ministère des Habous et des Affaires Islamiques et les réseaux politiques de l’ordre sont de notoriété publique. En outre l’Etat réalise l’entretien des zawiyas (Fès, Madagh), leur fait des dons matériels et financiers, exonère d’impôts la famille du shaykh et encadre la ziyâra annuelle. De fait, tous les sondés rejettent clairement la posture d’opposition politique. A travers leurs discours, tous reprennent les paroles de leur shaykh et de ses descendants qui soutient les volontés de l’Etat et contribue à en assurer les intérêts. Pour la totalité des enquêtés, le soufisme qu’ils pratiquent de façon détachée de toutes considérations socioéconomiques liées à l’époque, ne peut en aucun cas rejoindre la politique. Rien, en dehors de leur confrérie, n’a grâce à leurs yeux: ni mouvement amazigh, ni pratiques culturelles de la jeunesse (rap, rock, etc.) »
Certains adeptes de la voie se posent la question de la représentativité des disciples politisés de la voie. Le gouverneur de Berkane serait, selon cette logique, un agent d’autorité quand il va à son bureau, mais une fois au sein de la zawiya de Madagh, il redevient Sidi Hmida le fils de Seyyed.
La Boutchichia offre au disciple une initiation sémiotique qui n’a pratiquement fait l’objet d’aucune étude. Selon cette logique, la voie ne produirait pas uniquement de bons musulmans ou d’excellents citoyens, mais aussi d’importants signes retrouvés en politique. On se contenterait ici de deux exemples. Le premier est le double entendre et l’ambiguïté discursive. Selon un guide de conduite de la voie Boutchichi, Sidi Hamza est cité évoquant les vertus de la proximité du maître spirituel: « la proximité élimine la souillure.»[13] Je l’ai entendu une fois s’exprimer autrement sur ce sujet: «la proximité rend aveugle.» Le deuxième exemple est la normalisation aux signes. En effet, les disciples prennent pour habitude de ne pas faire attention seulement aux mots de leur interlocuteur mais aussi à sa gestuelle. Les mains, les yeux et les silences deviennent porteurs de message. L’ambiguïté et la gestuelle font leur entrée avec force dans le jargon politique marocain, et tout ce que le roi fait se prête à des lectures qui sont originaires de Madagh. Le chapelet, fidèle accompagnateur du soufi, est circulaire, ce qui, sur le plan symbolique, peut différer, au sens Derridien, aux mécanismes d’alternance. Le chapelet ne doit pas tomber, ou être posé, par terre. L’alternance doit réussir à tout prix. La logique d’équivalence est on ne peut plus frappante. Une partie du corps, la main, conditionne le reste du corps afin d’accepter l’alternance comme idéologie. Ce n’est pas surprenant de voir des socialistes demander audience chez sidi Hamza.
L’incursion en politique de la Boutchichia
La Boutchichia fait son incursion dans le champ politique de plusieurs manières plus ou moins subtiles[14]. Les événements suivants le prouvent: le rappel du décret du sultan au cheikh Mokhtar, le vote de ses membres en bloc, le recrutement ciblé des convertis, l’implication dans une affaire juridique concernant des lopins de terre, l’appel du cheikh Hamza pour soutenir le roi et défendre la marocanité du Sahara en 2007, le caractère national de son message aux marocains suite aux insultes contre le prophète de l’Islam, le silence entourant ses comptes financiers.
Comme l’affirme Mehdi Nabti, «par le nombre très important d’intellectuels, d’artistes, de personnages publics, d’entrepreneurs et d’hommes politiques qui en font partie, la confrérie Qâdiriyya-Bûtshishiyya bénéficie au Maroc et particulièrement à Fès d’une force de lobbying telle, que son crédit moral et la puissance de ses réseaux dépassent de loin ceux de la totalité des ordres mystiques maghrébins.» La voie de Sidi Hamza a bien des contacts en Europe, mais elle titube encore en Amérique. Selon une explication «interne», le représentant officiel de la voie aux Etats-Unis, Ahmed Kostas, lié par mariage au gourou Sidi Hamza, et actuel directeur des affaires islamiques au ministère des affaires religieuses au Maroc, a cessé de faire son travail, d’où la multiplication des voyages de Faouzi Skali, l’ambassadeur du cheikh en France, aux États Unis. Le contentieux entre les deux hommes miroite, au niveau macro, la concurrence Franco-américaine en Afrique. Le ministre des affaires religieuses au Maroc, Ahmed Taoufiq, récupère cette dissonance à travers ses contacts aux Etats-Unis, lui l’ancien professeur à Harvard, et son engagement dans les projets concernant la diaspora musulmane marocaine en France. Les conflits internes de la voie entre Faouzi Skali, pur produit francophone, et Ahmed Kostas, ancien professeur d’anglais, reflètent la guerre que se font la France et les Etats-Unis pour récupérer l’Islam marocain en se servant de l’islam marocain pour défendre leurs intérêts au Maroc. En effet, l’américain Andrew Harvey (diplomate américain) laisse apparaître son inquiétude sur les pages du Journal Hebdomadaire du 4 au10 Décembre 2004: «Ce qui nous inquiète, c’est la présence du mouvement Boutchichi liée au ministre marocain des affaires islamiques, Ahmed Tawfiq». Par contre, le Boutchichi Français J.C. Meffre s’exprime sur une note plus optimiste: «si le connaissant Sidi Hamza, maître vivant de la tarîqa al-Qadiria al-Boutchichia, a tourné son regard vers la France et l’Europe dès 1990, c’est qu’ici, nombre d’entre-nous attendait ce regard».[15] Le Journal Al OusBou Sahafi a réservé son numéro du 21 Avril 2006 à la rencontre de l’ambassadeur américain Riley et sa femme avec le fils de Sidi Hamza et son supposé successeur, dans une nuitée au palais Tazi à Rabat qui a fini par une serrée de main chaude entre le fils du gourou Hamza et l’ambassadeur yankee. Les saints de l’Islam accèdent à ce privilège par le biais de la populace qui les vénère, de leur vivant ou après leur décès, en utilisant des mythes et des légendes, rétrécis, amincis, ou élargis et exagérés selon les circonstances. Le soufisme se voit donc ontologiquement contraint d’être populiste. La « canonisation islamique » marocaine ne saurait porter longtemps la tutelle américaine vu que les deux paradigmes mystiques islamique et chrétien, même en s’accordant à accepter les miracles et le paranormal comme leviers de sainteté, différent à bien d’autres égards.
Le makhzen ou le règne de la mystique managériale
Dans son ouvrage, L’islam de marché, Patrick Haenni dresse un portrait fort convaincant du nouveau visage de l’Islam, maquillé fortement aux saveurs du marché, et huilé par «l’apparition de nouvelles formes de religiosité marquées par le désintérêt pour la question du politique et de l’Etat, et par un penchant avéré pour l’extraversion culturelle.»[16] Une fois la mise en scène du nouvel humanitarisme populiste du régime marocain (développement humain, valorisation des MRE, éradication des bidonvilles) calqué sur le renouveau du soufisme sunnite au royaume chérifien, la concordance est on ne peut plus frappante. Le «roi des pauvres» fonde sa légitimité à travers les Foukaras (pauvres) de Sidi Hamza. La pauvreté spirituelle, symbole du disciple exemplaire, est élevée comme valeur idéale afin de redorer le blason de celui qui serait le maître de ces pauvres. La voie Boutchichi sert doublement de support de normalisation du dispositif manageriel du régime marocain par l’internalisation d’une éthique managériale, basée sur la culture de l’entreprise, chez les disciples soufis. Elle produit des sujets dont l’idéal est l’image de pauvreté spirituelle, un lapsus inconscient qui prépare le bon disciple pour la soumission au «roi des pauvres.» Ici, le double sens de la pauvreté (sacré/profane) est une pente savonneuse qui peut mobiliser tous ceux qui se trompent d’adresse. Deuxièmement, en dépit du fait que les disciples Boutchichi s’appellent fakir entre eux, la richesse matérielle y fait envie. L’embourgeoisement soufi, cachet typique de cette voie, valorise le souverain temporel par opposition: il n’est pas le roi des bourgeois mais celui des pauvres. Il est donc le roi d’un idéal recherché. L’instauration de la nouvelle politique de Mohamed VI prend pour relais la propagation d’un Islam de marché dont les émissaires, sont les disciples Boutchichi. Cet islam de marché se caractérise par quatre modes de production symbolique. Premièrement, il y a la religiosité individuelle qui repose sur une «morale de renonciation» et d’annihilation du «moi», sonnant le glas des religiosités collectives. Cette religiosité individuelle se manifeste dans la voie de Hamza à travers une relativisation du credo sur lequel elle est fondée (Pas de politique) et une inclination envers l’extraversion culturelle. En effet, bien que la voie évite de s’afficher, en tant qu’entité monolithique, comme une force politique avec l’exception du mémo de Hamza concernant le roi M6 et le Sahara que nous développerons plus bas, ses individus sont autorisés, et même encouragés, à devenir des politiciens. Le penchant politique n’est pas dans la nature de la voie, mais il se cache dans les parcours de ses disciples. Minée de l’intérieur par l’ambition, ou tout simplement le réalisme, de ses membres, la posture Boutchichi est déconstruite de l’extérieur, dans la pratique religieuse au quotidien de ses «militants» (quelques responsables et plusieurs disciples) qui prennent souvent goût à déguster un bon Whiskey ou un ancien Merlot. L’extraversion culturelle apparaît dans les festivals de musique comme celui de la musique sacrée de Fès ou celui qu’organise le responsable Boutchichi Faouzi Skali. La cristallisation du soufisme POP s’ensuit de ces meetings auxquels sont invités des ambassadeurs spirituels du monde entier comme la Banque mondiale! Face au courant prometteur du rap marocain contestataire (la mouvance Nayda du Boulevard de Casablanca). Un autre symptôme de l’extraversion culturelle des Boutchichi est le code vestimentaire. À la différence des islamistes ou des salafistes qui s’affichent en habit traditionnel même chez les «infidèles,» les disciples de Hamza n’optent, et là ils le font de façon intransigeante, pour l’habit islamique que durant les cérémonies d’invocation. Parfois, ces rares fois de traditionalisme vestimentaire suffisent à satisfaire le besoin d’appartenance, comme l’indique le rappeur Abd al Malik, converti au BOUTCHICHISME dans les banlieues parisiennes, dans son livre au titre dérangeant Qu’Allah bénisse la France: «j’enfilais ma djellaba blanche, symbole de pudeur et de pureté, me couvrais la tête d’une chéchia en laine […] chaque vendredi, lorsque je décidais de m’habiller strictement sunna, c’est-à-dire en tenue traditionnelle, s’instaurait en moi un état de «concentration dévotionnelle» particulier- et j’en étais fier»[17]. Les justifications de cette triste schizophrénie empruntent même le chemin de l’anecdote: «Machiavel, lorsqu’il avait écarté du pouvoir, s’était réfugié chez des bûcherons dont il avait adopté les manières, le langage et le vêtement; pourtant, dés qu’il était de retour chez lui, il endossait sa véritable identité en revêtant le costume d’apparat de dignitaire florentin qu’il dissimulait dans une malle» (Abd al Malik 2004: 91-92). L’islam Boutchichi devient une «identité signature» ou le chapelet et la photo du maître spirituel apparaissent comme indicateurs suffisants d’appartenance. Le streetwear Boutchichi, ce passe-partout identitaire, met de coté la norme religieuse et se contente d’un répertoire de logo et de pictogrammes. Ce que Patrick Haenni nomme la «prédication branchée» est devenu une arme efficace de mobilisation de la voie Boutchichi. Cette dernière emploie un discours typiquement moderne: «un style résolument normalisé, un refus de la politique au sens classique, un rejet de l’anathème sans pour autant toucher aux grandes lignes du dogme.»[18]
Deuxièmement, la «théologie de la prospérité» inscrit le champ religieux de la Tarîqa dans un jeu d’échanges moins avec le champ politique qu’avec le champ économique. Le fait que la voie mystique s’ajuste aux exigences du marché influence son discours, chose que l’on doit garder en tête quand on analyse la nature embedded de la voie. L’ajustement du discours se fait de deux manières. L’offre Boutchichi «va se mouler dans un mainstream musulman conservateur mais pas radical. De l’autre, comme certains de ces produits peuvent toucher des publics non musulmans et que ceux-ci sont courtisés, s’enclenche un phénomène original de sécularisation de biens culturels pourtant destinés à exprimer l’identité musulmane.»[19] Le religieux se re-localise dans la sphère marchande, comme le cas de la FNAC qui diffuse le rappeur Boutchichi Abd al Malik. Il faut toutefois se garder de penser que les mystiques de Madagh ciblent par le biais du logocentrisme les non musulmans en premier lieu mais c’est du plus «à la nature propre des identités urbaines qui se sont constitués bien avant et hors du religieux, qu’à une volonté de s’adapter à un public non musulman.»[20] L’islamisation «gentrifiée» de la voie soufie marocaine fait de la richesse un signe d’élection divine. Aux critiques qui citent l’exemple des soufis traditionnels aux discours ascétiques et austères, la voie oppose une rhétorique accommodante: le vrai soufi est celui qui a la richesse dans sa main et non dans son cœur.
L’esprit d’entreprise est la troisième caractéristique de cet Islam de marché qui prime dans le cercle des jeunes responsables Boutchichi à travers des valeurs comme la compétitivité, l’ambition et le succès matériel. La Baraka au service de l’entreprise est «une valeur spirituelle qui se convertit en capital informel et en énergie productive»[21]. Sur le même ton, Faouzi Skali, porte-parole officieux du cheikh Hamza en France, considère le soufisme comme «une spiritualité susceptible de dynamiser l’économie marocaine, comme l’éthique de la fatwana.»[22] Un simple survol qualitatif du profil des nouveaux promus Boutchichi affiche un tableau ou les étudiants en management sont majoritaires.[23] Finalement, l’Etat marocain délègue, faute de moyens, ses charges sociales aux associations vertueuses et aux institutions religieuses privées comme la Boutchichia, tout en se gardant de ne pas leur offrir un terrain de chasse plein de gibier. La Tarîqa Boutchichi prône aussi le désengagement de l’Etat d’une manière très subtile. Elle véhicule une image de disciples riches et modernes, minant ainsi les fondements cognitifs de l’Etat providence. Fini le temps des misérables soufis! En outre, la voie offre à ses membres «une assise idéologique ‘politiquement maigre’ où l’état n’est plus l’enjeu principal» (Haenni 2005 :92) grâce aux discours politico-phobes. L’homme d’Etat chez les Boutchichi est remplacé par l’homme des réseaux. Alors que les islamistes marocains visent l’expansion politique classique, en haussant leur représentation électorale pour le Parti Justice et Développement ou bien en demandant de créer un parti politique pour la mouvance Justice et Bienfaisance, la voie de Sidi Hamza utilise plutôt la politique du marché. Alors que l’Etat marocain vise la classe pauvre, «le recrutement des pauvres ne semble être ni le but ni l’effet»[24] de la Boutchichia. Le dégraissement de l’Etat s’opère par une «décharge» (Max Weber) à l’égard de la Boutchichia qui dispose d’un capital émotionnel plus important que celui de l’Etat.
On a souvent tendance à penser exclusivement aux saints quand on lit leurs hagiographies, mais on ne se tourne que parcimonieusement vers les hagiographes eux-mêmes. Le roi Mohamed VI, en mettant le soufisme sur un piédestal, ne fait-il pas en même temps de l’hagiographie? Cette nouvelle fonction parait encore plus intéressante quand on sait qu’une hagiographie fait mieux que vanter son saint. Elle dévoile aussi son biographe, un peu à la lumière de la psychanalyse, grâce à une base de données contenant ses silences, ses errements, ses flagorneries et ses lapsus. La valeur ajoutée de l’hagiographe réside plus dans l’art de «construire» le saint que de le décrire, en gonflant ses pouvoirs et en raffinant ses savoirs. Cette médiation narrative altère, quand elle ne censure pas, notre perception de la sainteté « rénovée», reformée et remise à jour, dans ce sens qu’elle oriente le regard des curieux vers les ajouts (ou les soustractions) de certains rituels dictés par le saint. Cependant, cette analyse garde comme référence le modèle de sainteté préalable à la nouvelle construction du saint. Ainsi, ce qui devient intéressant dans ce discours visiblement innovateur, c’est ironiquement la fidélité avec laquelle le nouveau dévot reproduit les modèles précédents. Mu par un souci comparatif, cette lecture pointe du doigt les éléments qui différencient ce saint de son prédécesseur. Ainsi, pour les Boutchichi, Sidi Hamza a opéré deux changements majeurs, par rapport à son père: il a assoupli les conditions d’admission des disciples, puisque c’est la voie qui va maintenant vers ses enfants et non l’inverse, et il a éliminé le rôle de la retraite ascétique, ou khalwa, comme prélude au développement spirituel. La tabula rasa de l’hagiographe ne touche que ce qui est distinctif chez son saint quand elle se doit de remuer aussi ce qui est commun à toutes les hagiographies. De la même manière que le roi Mohamed VI ne médiatise que ses démarcations de son père et prédécesseur Hassan II, le saint Sidi Hamza ne met le point, à travers ses fidèles, que sur ce qui différencie son soufisme de celui de son maître et père Hadj Abbas[25].
La demande est mariée convenablement à l’offre dans le marché de la sainteté: le lecteur aussi produit son saint. Il le fait en amplifiant ce que l’hagiographe dit. La vie «réelle» du saint, vue par ses disciples, devient alors une série de «signes» de l’au delà comme si la banalité- dans son sens positif- du saint était un sacrilège. Le saint ne parle plus: il signifie. Le billet profane de la sainteté ne peut qu’être, dans l’imaginaire des démunis, qu’extraordinaire, à l’opposé de l’idée que s’en fait l’élite bourgeoise qui est attirée par ses gestes «ordinaires» et ses mots «simples». Au superman des disciples démunis s’oppose le common man des apprentis nantis. Le saint devient le miroir qui renvoie chaque disciple à sa propre «envie». Propulser le saint hors du monde se nourrit des morales scripturales (la résurrection du père). Le ramener au monde se rattache aux mythes de dislocation (l’ange déchu, l’Adam dégradé). Pour Mehdi Nabti, selon les disciples de la voie, «les fabuleux pouvoirs qui sont reconnus à Sidi Hamza relèvent d’une certaine logique: sa capacité à dominer les éléments naturels (faire pleuvoir, rendre impur / pur la nourriture), ou transgresser les lois de la nature (être à deux endroits en même temps, apparaître en rêve, lire dans les pensées) est vue par ses disciples comme la conséquence de son état de conscience surhumain.»
De la cité de Madagh au royaume du Madaghistan
Comme les assassins d’antan, tout ésotérisme porte en lui les gênes de la violence sectaire. La voie Boutchichi n’en est pas plus immunisée, surtout quand il s’agit du volet de la femme, et celui de la relation maitre-disciple. Evoquant son étude de terrain a Fès, Mehdi Nabti écrit: «de très nombreux disciples m’ont fait part – spontanément – de leur opposition à la nouvelle Moudawana. Des discussions approfondis m’ont permis de déceler une vision archaïque des rapports de genre et des autres religions (ou mouvements de l’islam) en totale contradiction avec les discours «d’ouverture» prônés par les dirigeants dans l’espace publique. Les discours et pratiques des sondés de la Qâdiriyya-Bûdshichiyya, confrérie considérée par l’opinion majoritaire comme «intellectuelle» et «savante», se caractérisent, d’une part, par une allégeance aveugle au shaykh et à sa lignée, et, d’autre part, à un conservatisme rigoriste proche des mouvements fondamentalistes». Et Nabti d’ajouter: «une vénération aveugle de ses disciples pour ses descendants biologiques: considérés comme « divins » et détenteurs de pouvoirs magiques, les disciples sondés les placent au dessus de toute autorité politico religieuse : Etat, Monarchie”.
Dans une société marocaine de plus en plus dépolitisée, l’événement politique est relégué au second plan sans pour autant disparaître. Désinvesti de sa sphère traditionnelle (les partis politiques), il s’abrite dans d’autres chapelles comme la « société civile » ou les festivals d’art. Le politique et le mystique s’influencent mutuellement indirectement. Ainsi, des hommes politiques marocains, connus pour être des fins stratèges, adhèrent à la confrérie de Sidi Hamza ou lui montrent publiquement leur sympathie. Envie d’exhiber une image de rectitude morale ou simplement exploration de nouveaux cadres de clientélisme? De l’autre coté, la confrérie de Madagh affichent des rituels apolitiques qui peuvent se prêter à une lecture politique non abusive. Ne se rappelle-t-on pas, quand on fait, assis, les pieds croisés, de l’invocation soufie, les sit-in contestataires? Ne sommes nous pas captifs de la symbolique de l’alternance quand on déroule entre nos doigts, pendant de longues heures, le roserai de prière ? N’appelle-t-on pas les rassemblements de dhikr cercles avec tout ce que cette figure géométrique offre sur le plan sémiotique?
Les égarements mystiques viennent souvent de la dé-contextualisation des paroles du Gourou, souvent opérée par des disciples fanatiques ou fraîchement recrutés. Par exemple, quand le cheikh Hamza demande avec un regard pénétrant, et la gestuelle est un texte dans le contexte Boutchichi, à l’un de ses disciples s’il pratique assidûment et régulièrement son invocation routinière en haussant le ton: «fais tu ton wird ?» l’élève ressent à ce moment le texte et le méta texte, et l’affiche avec un ensemble d’émotions visibles de joie ou de tristesse. La sévérité qui obnubile la parole du guide spirituel est facilement digérée par le destinataire du fait de ce rapport d’intimité existant entre le maître et son disciple. Or, quand un apprenti, de surcroît new dans la voie, interroge un autre fakir sur le même ton, l’indigestion apparaît dans la réception de ce dernier qui ne met pas le « conseiller » sur le même piédestal que le cheikh. Tandis que la parole du saint a une saveur, un souffle divin, celle de l’usurpateur singe au lieu d’imiter, faute de l’élément clé qui la fait passer du texte au méta texte: l’intention. La tarîqa Boutchichi regorge d’usurpateurs, ou de maîtres précoces, mais l’ironie du « tort » fait que l’excès de zèle des disciples passe ces hors-jeu sous silence à l’aide d’un discours accommodateur qui fait primer la sincérité sur l’ancienneté avec le slogan « le secret de la réussite du disciple réside dans sa sincérité et non dans son ancienneté. » (Ma bqatch f li Sbaq Walakin f li Sdaq)
Il est très important d’analyser cette maxime tant elle est utilisée à tors et à travers avec une hors-contextualisation impudique, contredisant à la fois l’intention et la finalité de tout acte discursif. Au moment ou le cheikh Hamza vise, avec son langage dur, la motivation et le test de son disciple, l’anti-sain (le disciple précoce qui s’autoproclame conseiller de ses frères par la vertu d’une position administrative au sein de la zaouïa) vise à créer un royaume égotique au moralisme eugénique. Il est étonnant ici de voir que le discours soufi fait de l’expérience- dans le sens de cumul d’années- l’ombre de la sincérité, alors que la pratique Boutchichi est présentée comme une expérience- dans le sens d’une praxis- spirituelle, comme si le registre quantitatif cédait sa place à son pair qualitatif. Quand la dichotomie expérience/intention favorise cette dernière, on se demande si l’on n’est pas en face d’une mise à silence de l’intentionnalité comme facteur de légitimation. En d’autres termes, la production Boutchichi des « corps dociles », ou plutôt des âmes dociles, passe par une transformation du sens même de l’intention: seule celle du disciple est examinée et prise comme preuve de bonne appartenance. Sur le terrain, la nomination des moqadems, représentants régionaux du cheikh, que l’on peut appeler gouverneurs spirituels, valorise l’ancienneté et l’expérience managerielle, renversant ainsi la dichotomie mentionnée ci-dessus. Ce souci pragmatique ouvre la parenthèse du discours anti-Boutchichi au Maroc, qui multiplie ses fronts d’attaque contre ceux qu’il considère comme des survivants de l’holocauste païen. Une autre critique est la dépolitisation de la voie mystique et la propagation du slogan « la Politique Pas Touche ! » alors que le fils du maître spirituel Sidi Hamza fut lui-même nommé gouverneur de la province de Berkane, ville du siège principal de la zaouïa, ainsi que le disciple Ahmed Taoufiq qui fut nommé ministre des affaires religieuses.[26] Trois contre critiques face à cette objection me paraissent opportuns.
Premièrement, est-ce que l’identité Boutchichi colle aux disciples de Hamza même quand ils mettent les pieds hors de l’enceinte sacrée? Si c’est le cas, ne pourrait-on pas déclarer le gouverneur et le ministre des Habous des agents d’autorité qui officient comme mystiques à temps partiel? Il ne faut pas oublier ici que cette voie refusait aussi, dans son stade embryonnaire, toute réflexion intellectuelle de la part des disciples sous menace de «refroidissement spirituel» vu que la raison et la foi sont irréconciliables. Ce déjà vu ôte à la politique son monopole dans le champ de l’exclusion discursive. De la même façon, le registre parapsychologique est verrouillé au sein de la voie soit en le considérant un chemin périlleux parsemé de mines sataniques que seul le saint sait défaire, ou comme un égarement magique similaire à «l’erreur spirite». Le changement vis-à-vis la conception de la politique au sein de la république Boutchichi est aussi contagieux: la voie amadoue et recrute les intellectuels de plus en plus sans avoir peur d’eux, en déroulant à leurs pieds un tapis d’auditeurs peu portés vers la critique du fait de leur ravissement par les secousses de la transe, alors que dix ans auparavant, un autre discours y régnait: «Celui qui écrit, refroidira spirituellement».
Deuxièmement, si on considère la tarîqa Boutchichi comme une force du bien, en quoi son expansion dans l’espace public dérangerait-elle? Dans ce sens, les personnes aux ambitions politiques seraient testées dans la voie. De plus en plus, des personnes se joignent au mouvement dans l’espoir de se voir nommer gouverneurs, ministres ou directeurs. Ils finissent par avoir ce qu’ils veulent, mais leur sincérité est remise en cause. Sidi Hamza est réputé dire: «Celui qui nous vient pour une chaise[27], que Dieu la lui casse sur la tête». Cette citation parait être en contradiction avec ce que j’ai avancé dans les lignes précédentes
Troisièmement, peut-on considérer les adeptes « collaborateurs » avec le makhzen des soufis représentatifs de la voie ou ne sont-ils que des exceptions qui confirment la règle apolitique? Comme dans n’importe quelle institution, la voie de Sidi Hamza affiche plusieurs archétypes: le Boutchichi incrédule n’ayant mis qu’un seul pied à Madagh, le Boutchichi endormi préférant taire son appartenance, le Boutchichi honorifique évitant la pratique journalière de la voie, le Boutchichi aveugle ne mettant rien en question, et le Boutchichi- hyène guettant les pistonnés morts de la voie afin de les remplacer. A chaque catégorie au sein de la voie, correspond un alter ego de l’extérieur de la voie, dans un dédoublement significatif à plusieurs égards. Par exemple, l’anti-Boutchichi aveugle rejette tout ce qui est marqué « Hamza. » Pourquoi le discours contre- Boutchichi n’utilise jamais le modèle darwinien de la survie du plus adaptable ?
La médiatisation de la voie
La voie Boutchichi envahit de plus en plus l’espace public, surtout celui des medias. La lecture de ce fait se fait toujours de façon passive, à savoir un désir du pouvoir monarchique de propulser le soufisme au devant de la scène pour des considérations sécuritaires. Le cas Faouzi Skali témoigne de la médiatisation de la voie, clé de sa réussite. Représentant de la confrérie en France, il dirige la zawiya de Fès et est l’auteur de nombreux ouvrages sur le soufisme. Il a été pendant plusieurs années le directeur du Festival des Musiques Sacrées de Fès qu’il a finalement quitté, pour fonder en 2007 un autre festival le Festival de Fès de la Culture Soufie et du Développement Humain. Lors des concerts qu’il organise, raconte Mehdi Nabti, «Skali met un point d’honneur à promouvoir sa confrérie en invitant musiciens, chanteurs, convertis et disciples universitaires affiliés au shaykh Hamza, sans oublier les chercheurs occidentaux qui se consacrent au sujet». L’un de ses informateurs lui a dit : Attention Nabti si tu dis que tu n’es pas Bûtshishî ! Tu comprends, ici à Fès la Bûtshishiyya c’est politique. Skali et ses adjoints sont les piliers de la ville. Sans eux, pas de travail dans le domaine culturel et éducatif, pour avoir accès à des postes. Ils sont très puissants, ce sont les ‘’grosses têtes’’ qui tiennent Fès dans leurs mains. Tu te fermes toutes les portes si tu ne fais pas partie de cette confrérie. Si on te pose la question, tu dis ‘’oui je suis Bûtshishî’’, c’est bon pour toi…
Cette interprétation omet l’herméneutique ascendante qui fait de l’apparatchik Boutchichi un perturbateur actif qui vulgarise le soufisme car « ce qui nous enlève le courage d’imiter les saints, selon les limites requises, c’est que nous les regardons comme des êtres à part.»[28]
Conclusion
Dans une conférence donnée au foyer français de Tanger le 1er Février 1919, sur «les confréries marocaines», Michaux Bellaire a dit: «ce que je voudrais pouvoir exprimer comme je le sens, c’est le rôle considérable et constant que les confréries ont joué dans l’histoire du Maroc, sur lequel elles sont jetées comme les mailles d’un immense filet, enchevêtrées les unes dans les autres, reliées les unes aux autres, une sorte de filet vivant dont les mailles nouvelles remplacent celles qui disparaissaient et qui constituent, au bout du compte, depuis des siècles, le véritable organisme vivant du pays». La Boutchichia est une voie qui connaît un grand essor comme l’avait prédit le père de l’actuel cheikh. Au temps du monarque Hassan II, la voie a connu des restrictions sécuritaires puisque son chef était sommé de ne pas dépasser sa ville[29]. Cependant, dés l’intronisation de Mohamed VI, la voie a adopté une posture light et business. La voie de Sidi Hamza a opté pour une parrhesia elliptique, en accord avec son épistémologie. Ce faisant, dans quelle mesure sa politisation soit par le biais des communiqués de son cheikh sur la mobilisation du peuple marocain derrière son roi ou la bureaucratisation massive de ses membres ne risque-t-elle pas de nuire au développement qualitatif de cette voie ? Dans ce scénario elle finirait par être neutralisée et manipulée par le régime. On ne peut cependant omettre l’hypothèse d’une réaction qui accoucherait d’un ésotérisme plus violent contre l’Etat. Plusieurs “experts” vont se demander si cette analyse est objective prétextant des phrases clichées qu’ils ne cessent de brouter dans leurs ateliers de méthodes qualitatives comme la viabilité d’une recherche neutre sur son obédience au moment où ces chercheurs ne cessent de quémander devant les portes des dictatures et se font payer voyages et massages. Qui mieux qu’un disciple qui a puisé dans le réservoir de sa jeunesse en toute sincérité donnant âme et corps a un groupe ésotérique fermé pour comprendre les soubassements d’un jeu infra-politique ? Mais ces dits experts veulent, eux, faire la une, et publier dans leurs revues des informations qu’ils vous sous tirent dans des salons informels pour que vous, l’indigène en mal d’objectivité, preniez leurs citations publiées comme une référence dans votre recherche, et là ils vous confesseront votre «distance objective» !
Il y a une réorientation de la politique religieuse marocaine vers l’Islam confrérique sous le couvert d’une religion dépolitisée mais en réalité ce que j’affirme est que la politisation du soufisme n’est pas visible et qu’il faut la déchiffrer en utilisant un cadre ontologique qui fait malheureusement défaut chez les politologues trop penchés sur la «chose publique» et pourrait potentiellement être loupé par les religiologistes si ceux-là n’étaient pas trop désireux de s’en tenir à leurs privilèges d’être invités incessamment à des conférences et des lieux luxueux de séjours mystiques. L’apolitisme boutchichi est en fait très politique.
Une autre raison, dictée par ce que j’appelle le colonialisme académique, derrière l’absence d’une théorie de sciences politiques ou historiographiques, est la croyance de l’auteur aux faiblesses explicatives des modèles envahissant actuellement la scène sociale pour comprendre le phénomène mystique. Quelques doyens du champ religieux, au service d’un agenda qui fond (dans ses deux sens) le soufisme dans une visée stratégique, s’octroient le monopole de ce domaine, par le biais de la validation de ses techniques, et s’assurent que toutes conclusions contraires aux paradigmes, qu’ils avancent moyennant des avantages, soient rejetés pour cause d’absence de sources, alors que cette absence est due tout simplement à l’originalité de cette œuvre.
Le soufisme a été de tout temps chargé de politique spécialement en période de crises monarchiques comme ce fut le cas avec la crise de la dynastie des Saadiens en 1603 et l’instrumentalisation du pacha Glaoui du saint Nadhifi contre la branche Tijanie du fqih Akensouss en lui finançant la construction d’une zaouïa. De la même manière que l’adage Boutchichi dit que l’on reconnait un vrai initié par sa capacité à transformer l’alcool en lait, la kryptopolitics transforme la thérapie de l’âme en véritable contestation politique lente et patiente.
Le fait que le ministre boutchichi des affaires islamiques Ahmed Taoufiq ait été reconduit dans ses fonctions dans le gouvernement du Salafi Benkirane prouve que le soufisme garde encore une fonction politique dans la mire du makhzen qui ne connait que le jetable au service de la survie.
Par : Abdelilah Bouasria
[1] Mohamed TOZY et Mohammed EL Ayadi et Hassan Rachik, L’Islam au Quotidien: Enquête sur les valeurs et pratiques religieuses au Maroc (Casablanca, Prologues, 2005), 131.
[2] « À l’heure actuelle, la confrérie qadiriya boutchichia est sans conteste la plus grande confrérie marocaine. Son maître ou guide, Sidi Hamza al-Khadiri al Boutchichi, toujours vivant, est vénéré par des centaines de milliers de personnes, dont de nombreux Marocains, qui rejettent l’islamisme. Chaque année, ils sont aussi plusieurs dizaines de milliers à se rendre auprès de lui, dans la province d’Oujda, célébrant toutes origines confondues, la Nuit du Destin ou la Nativité du Prophète (Dalle : 2007:146). Dans une entrevue accordée au journal Maroc Hebdo (no.560, 2003), Faouzi Skali présente deux propos fort propagandistes: «je ne pense pas qu’on puisse provoquer des rassemblements d’une telle ampleur, inciter au déplacement de milliers de personnes qui viennent de partout dans le monde sur la base d’une grossière manipulation.» «La religion qui apporte une réponse à toutes les questions est une hérésie». Premièrement, Faouzi Skali est amnésique par rapport aux propagandes fascistes. Deuxièmement, la majorité des disciples Boutchichi considèrent leur maître comme la réponse aux questions entières du monde. Seraient-ils des hérétiques selon Faouzi Skali ?
[3] Abdallah Hammoudi, «Sainteté, pouvoir et société aux XVIIe et XVIIIe siècles», Annales ESC, 35/5-8 (1980), 615-641.
[4] Bouhmara, rebelle contre le sultan marocain Hafid Alaoui, a saccagé la zaouia Boutchichia car son maître Mokhtar avait refusé de le soutenir.
[5] Mehdi Nabti, «La visibilité publique des confréries soufies en France et au Maroc : enjeux politiques, stratégies individuelles et conséquences internes d’un nouveau modèle religieux ». Communication orale, EHESS, Paris, 6 juin 2007
[6] Nabti, «La visibilité publique», 6/5/2007
[7] Abdelhamid El Aouni, Abdessalam Yassine wa lqasr al Malaki (Fès, Manchourat Arabiya, 2006) ,63.
[8] Le cheikh Hamza a prononcé au sujet de Yassine, en dirigeant ses fidèles à ne pas s’arrêter devant ce phénomène: «Je le respecte mais je ne l’aime pas». Discours prononcé en présence de l’auteur 20 Décembre 2000.
[9] Tozy et EL Ayadi et Rachik, L’Islam au Quotidien: Enquête sur les valeurs et pratiques religieuses au Maroc (Casablanca, Prologues, 2005), 83.
[10] Karim Ben Driss, Sidi Hamza al-Qadiri Boudchich. Le renouveau du soufisme au Maroc. Paris, 2002. (Albouraq, Paris, 2002), 122.
[11] Ainsi, Le Journal Hebdomadaire a réservé son numéro du Vendredi 18 Février 2005 à la voie mystique du cheikh Hamza. Dans son éditorial, Boubker Jamai s’est basé sur deux confessions “anonymes” pour qualifier le pouvoir de la Tarîqa Boutchichia de “rétrograde.” L’une d’entre elles concerne l’appel téléphonique du cheikh Hamza au cabinet royal pour suggérer la nomination de son fils au poste de gouverneur de Berkane, et l’autre concerne “l’appartenance cachée” du ministre des affaires islamiques Ahmed Taoufiq au mouvement Charité et Bienfaisance dirigé par Abdeslam Yassine, et son utilisation de la Boutchichia comme «couverture» seulement. Pour ce qui est de l’article suggérant l’appartenance de l’actuel ministre des affaires islamiques au mouvement d’Al Adl Wal Ihssan, on est ici en présence de deux phénomènes. En mystique reconnaissant, Ahmed Tawfiq ne peut couper le cordon ombilical avec son ex-tuteur (et recruteur) Si Abdeslam, pour des raisons ethniques (les deux sont berbères) et sécuritaires (le mouvement de Yassine constitue une carte que le ministre peut jouer face au maître spirituel Hamza). L’article intitulé “le duel des messies” peint un portrait belliqueux du patron de la Boutchichia tant il l’oppose à son ex-disciple Yassine. Les auteurs de cet article évoquent la visite de certains fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, mécontents de la nomination du fils de sidi Hamza, Pasha déjà en retraite, au cabinet royal. Ils citent la réponse du chargé du protocole royal qui leur aurait dit que le cheikh Hamza aurait obtenu tout ce qu’il aurait pu demander.
[12] Driss Ksikes, «Islamiste ? Non, soufi !», Tel Quel, 16/3 (2002) ,22.
[13] Abdelilah Bouasria “Taha Abderrahmane: le prince des mots”, http://www.saveurs-soufies.com (la date d’accès le 24 Septembre,2004).
[14] Mark Sedgwick, «In search of a Counter-Reformation: Anti Sufi Stereotypes and the Budshishiyya’s Response”, in An Islamic Reformation?, ed. Lexington Books (NY, Lexington, 2004), 125-146.
[15] Faouzi Skali, Le face à face des cœurs (Paris, éditions Le relié, 2000).
[16] Patrick Haenni, L’Islam de Marché (Paris, Seuil, 2005), 13.
[17] Abd Al Malik, Qu’Allah bénisse la France ! (Paris, Albin Michel, 2004), 89.
[18] Abd Al Malik, Qu’Allah bénisse la France, 34.
[19] Abd Al Malik, Qu’Allah bénisse la France ! (Paris, Albin Michel, 2004), 40.C’est dans cet élan qu’un Boutchichi enthousiaste, qui ne fait pas sa prière, me dit une fois: «Mon frère, il ne faut jamais te passer de ta subha [chapelet], car elle est ton billet pour le paradis.» Le chapelet, vidé de son sens fonctionnel, devient donc la «bombe» du soufi qui le mènera droit vers les cuisses des soixante deux vierges.
[20] Patrick Haenni, L’Islam de Marché (Paris, Seuil, 2005), 50.
[21] Er Rachid Benrochd, La Baraka au service de l’entreprise (Casablanca, Dechra, 1999), 91.
[22] Haenni, L’Islam de Marché, 69.
[23] Le cas d’A. R., jeune graduate d’une prestigieuse université Américaine ainsi que de l’ISCAE, terroir des futurs managers marocains, est plus que révélateur. Recruté par la Boutchichia, combien de fois m’a-t-il dit qu’il nous fallait un «plan marketing» pour la voie. Une fois de retour au Maroc, il a vite assumé des responsabilités au sein du département de communication de la zawiya.
[24] Janine Clark, “Social Movement Theory and Patron-Clientelism. Islamic Social Institutions and the Middle Class in Egypt, Jordan and Yemen”, Comparative Political Studies, 37/10(2004), 965.
[25] Abdelilah Bouasria, Master and Disciple (Indiana, Authorhouse, 2006), 40
[26] Un membre anonyme de la confrérie m’a balbutié le 12 Juillet 2009 que « Cette voie a vendu son âme au prince ».
[27] La chaise, kursi, en Marocain, symbolise ici un poste de responsabilité.
[28] Entrevue avec le père Ovila Melançon, Maison Basile Moreau, Montréal, Canada, Mars 2008.
[29] Driss Basri, m’avait lui-même dit quand je l’ai interviewé s’il pensait que Sidi Hamza était, comme le répètent certains, un indicateur des flics, il m’avait répondu dans la manière qui lui était propre, non sans afficher un rire sarcastique: «Est-ce que la police a besoin de lui ?» (Mars 2005).
Cet article est également paru sur le site Demainonline.
Disclaimer : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la ligne éditoriale de Mamfakinch.







11 h 11 min
Historiquement, les zaouias ont plutôt fait l’interface entre le peuple et les sultans, généralement pour préserver leurs intérêts bien compris et ceux de la dynastie régnante. L’illustration de ce phénomène est fournie par le règne de Hassan 1er.
Que les boutchichis, à l’instar des tijanis et autres darkaouis, charkaouis…, servent la dynastie actuelle, cela ne devrait surprendre personne. En faisant cela, ces sectes bien organisées sont dans leur rôle. Ce qui est alarmant, c’est que des centaines de milliers de nos concitoyens se jettent dans la gueule du loup parce qu’ils sont en mal de sens et de raison, ou rationalité si l’on préfère. Les résultats livrés par les élections législatives organisées dans les pays d’Afrique du nord ces derniers mois pourraient être étudiés avec grand profit en vue de comprendre les connivences entre autocratie, islamisme et zaouias.
Personne n’est dupe, la performance démocratique se mesure à l’aune de la qualité et de l’importance des corps intermédiaires au sein d’une société donnée. Considérer comme corps intermédiaires les zaouias et les partis religieux « modérés » est le meilleur moyen d’afficher ses préférences sociétales : obscurantisme contre citoyenneté, embrigadement des esprits contre une véritable conscience politique. Hassan II a excellé dans cette pratique, son fils est en train de comprendre l’intérêt de ces organisations féodales et archaïques dans le blocage de la société marocaine. Cynique, comme ses ancêtres, il va en user jusqu’à plus soif.