Au Maroc, frontière sanglante pour les migrants subsahariens

7 novembre 2012 22 h 03 min 1 comment

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Par LÉA-LISA WESTERHOFF Correspondante à Rabat du journal français Libération.

On entend d’abord le plic- ploc de l’eau qui s’égoutte le long de la paroi rocheuse. Il faut cligner des yeux à plusieurs reprises avant d’apercevoir deux silhouettes allongées dans la pénombre. A l’extérieur, s’étend la forêt de Gourougou, près de Nador. Des milliers de sapins accrochés à la colline et une vue imprenable sur la mer Méditerranée et l’Espagne qui se trouve 4 kilomètres plus bas, sous la forme de la petite enclave de Melilla. Une forteresse grillagée en terre marocaine. Inaccessible. A l’intérieur de la grotte, une bâche en plastique et deux couvertures. Moussa, 28 ans, et Denis, 17 ans, tous deux Camerounais, sont étendus là depuis huit jours. Le premier a le tibia gauche fracturé enserré dans des bandages, le second a le genou défoncé, des points de suture à la main et au bras gauche. Tous deux sont catégoriques : ce sont les gardes-frontières marocains qui les ont frappés jusqu’à casser leurs os après qu’ils aient tenté d’escalader les barrières hautes de 7 mètres qui séparent le Maroc du résidu espagnol.

Grotte. «Ils m’ont frappé avec des barres de fer, des bâtons en bois, tout ce qui leur passait sous la main», raconte Denis. «Ils visent les pieds et les chevilles pour éviter qu’on recommence», renchérit Moussa qui a tenté trois fois déjà d’escalader ces clôtures. «Cette fois, ils m’ont jeté une pierre à la tête pour me faire tomber du grillage, puis ils ont frappé, frappé et le policier a promis de me tuer si je revenais une quatrième fois», poursuit-il. Après avoir reçu les premiers soins à l’hôpital de Nador, Moussa et Denis sont venus se cacher dans cette grotte, de peur d’être expulsés vers l’Algérie.

Avec 73 autres migrants, ils avaient tenté il y a dix jours de franchir en groupe la frontière de Melilla. Bilan : une trentaine de blessés dont 5 mineurs après avoir été remis aux gardes-frontières marocains par leurs homologues espagnols. Quatre ont eu la jambe ou la cheville fracturée, et des dizaines souffrent de traumatismes lombaires ou de plaies profondes sur le corps et le visage, selon le rapport établi par l’ONG Médecins sans frontières. «Ils nous ont bastonnés, injuriés, bastonnés à nouveau. Puis, ils nous ont chargés dans un camion et déchargés devant l’hôpital de Nador», décrit Michel, 21 ans, depuis son lit d’hôpital, Thomas D’Aquin, 19 ans, frêle silhouette allongée sur le lit d’à-côté, la jambe droite plâtrée, est arrivé il y a cinq mois du Tchad. Lui, tentait pour la première fois d’atteindre l’Espagne. Il est encore sous le choc. «Qu’ils nous arrêtent ou nous renvoient chez nous, d’accord. Mais nous traiter plus mal que des animaux ? Je ne comprends pas. Est-ce qu’on ne respire pas le même air qu’eux ?»

barbelés. Ces témoignages se répètent. Certains parlent de gardes- frontières qui leur crachent ou leur urinent dessus. D’autres évoquent des forces de l’ordre qui les dépouillent : argent, téléphone, bijoux, tout y passe. Depuis septembre, les associations de défense de migrants tirent la sonnette d’alarme. «C’est la quatrième fois ce mois-ci que des Subsahariens tentent d’escalader en groupe les grillages, et à chaque fois il y a plus de blessés», s’alarme Mohamed Amarouchi, un militant de l’Association marocaine des droits humains à Nador. «Il y a des actes de tortures perpétrés par les forces de l’ordre marocaines. Les témoignages sont trop nombreux et trop concordants pour être le fruit de l’imagination», estime Hicham Rachidi, secrétaire général du Groupe antiraciste d’accompagnement et de défense des étrangers et migrants (Gadem) qui dénonce «un niveau de répression des migrants» inégalé depuis 2005. Il cite des cas de «violations de domicile, harcèlements et violences des forces de l’ordre, refoulements collectifs du Maroc vers l’Algérie, y compris de mineurs et de femmes enceintes, ainsi que de demandeurs d’asile».

«Depuis avril, le nombre de blessés que nous traitons a plus que doublé. C’est inquiétant», estime, pour sa part, David Cantero, coordinateur de MSF au Maroc. Selon lui, la nature des traumatismes – fractures à la tête, au thorax, des mains et des dents – ne peut être confondue avec des blessures liées aux barbelés. Même le représentant de l’Union européenne au Maroc s’est inquiété, en des termes très diplomatiques, de la situation. «Il y a des témoignages extrêmement durs et préoccupants qui nous sont parvenus», a déclaré Eneko Landaburu à la presse marocaine, fin octobre, avant d’ajouter : «Nous ne demandons pas au Maroc d’être le gendarme de l’UE.»

Du côté du ministère de l’Intérieur, silence radio. Un communiqué publié par l’agence marocaine de presse a récemment rappelé que ses gardes-côtes avaient sauvé 6 500 clandestins de la noyade ces cinq dernières années. Mais dans la forêt de Gourougou, avec l’hiver qui approche, la survie est déjà un défi. Malgré ses blessures, Moussa pense, comme les autres, à sa prochaine traversée vers l’Europe. «Bien sûr, je vais y retourner, on est venu pour entrer en Espagne, assène le jeune homme. Nos familles comptent sur nous, on est des gens bien, on veut juste trouver une vie meilleure. Si je vis et si j’ai la force, j’irai.»

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