[Enquête] Majidi business – Cas d’école

14 juin 2012 23 h 23 min 0 comments

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Par Ahmed Benchemsi

ENQUETE EXCLUSIVE. Comment une compagnie publique marocaine prévoit de dépenser l’argent du contribuable dans un projet privé du secrétaire particulier du roi… avec la bénédiction du gouvernement.

 

C’est le quotidien L’Economiste qui le dit : « la période comprise entre 2009 et 2011 a été la plus difficile de toute l’histoire de la Royal Air Maroc » (1). Fin 2010, la RAM a en effet enregistré un déficit abyssal de… 930 millions de dirhams ! Pour sauver la compagnie publique de la faillite, l’Etat décidera en septembre 2011 d’y injecter 1,6 milliards de dirhams en augmentation de capital. Dans un effort de pénitence publique, le PDG Driss Benhima s’engagera à réaliser les économies les plus drastiques: licenciement de 1560 salariés(2), vente de tous les « actifs non stratégiques »… La compagnie aérienne va désormais « se concentrer sur son cœur de métier » (3), jure son président.

Un an plus tôt, l’ambiance n’était pas du tout la même. Malgré le déficit historique qui se précisait, la direction de la RAM était encore d’une humeur aventureuse. A l’issue d’un conseil d’administration tenu le 14 septembre 2010, la compagnie décidait en effet d’acquérir 24% de Baysys Morocco, filiale d’une entreprise américaine… d’aménagements aéronautiques de luxe. Plutôt éloignée du « cœur de métier stratégique » de la RAM, cette niche industrielle très étroite consiste à « customiser » des avions pour le compte de richissimes clients, en y installant de salons luxueux, des salles de bains tout confort, des équipements high-tech, etc. Outre les 24% de la RAM, précise le PV du conseil d’administration, le capital de Baysys Morocco sera détenu à 51% par BaySys International, la société-mère américaine, et à 25% par une société marocaine privée du nom de New Assets.

New Assets est une SARL au capital de 100.000 dirhams. Elle appartient à 100% à la société de gestion de portefeuille FC Holding, laquelle appartient à 100% à… Mounir Majidi, secrétaire particulier du roi Mohammed VI et l’homme le plus redouté, courtisé et détesté par les milieux d’affaires marocains. Mais que vient faire l’homme d’affaires de la famille royale, à titre privé, dans le secteur aéronautique ? On le savait dans l’affichage publicitaire et la promotion immobilière, mais d’où vient son nouvel intérêt pour les équipements d’avions de luxe ?

Mounir Majidi, secrétarie particulier de MOhammed VIMounir Majidi. L’homme d’affaires de Mohammed VI n’oublie pas ses intérêts personnels.

L’histoire remonte à 2010 quand, dans des circonstances qui restent à déterminer, Mounir Majidi entre en contact avec Steve Walton, PDG de BaySys International LLC, équipementier aéronautique américain opérant en Virginie. De l’aveu même de M. Walton, « (Baysys International est) une compagnie à visibilité réduite. Nous faisons entrer des avions dans un hangar, nous fermons les portes, et personne ne sait ce que nous sommes en train de faire » (4). Cette propension au secret s’explique par la nature confidentielle des commandes, souvent passées par des dirigeants d’Etats du tiers-monde qui préfèrent rester discrets sur leurs dépenses somptuaires. Au moment où elle noue contact avec le secrétaire particulier de Mohammed VI, la compagnie américaine est en train d’achever, dans un hangar qu’elle loue à la Nasa, le réaménagement intérieur d’un Airbus A-340 (« sur le modèle d’une tente bédouine ») pour le compte d’un Emir du Golfe.

L’équipementier américain, à l’époque, est en grave crise financière. Après le décès en juin 2009 d’un gros client, le dictateur gabonais Omar Bongo, ses successeurs avaient refusé de régler une facture de 10 millions de dollars. BaySys International avait été contrainte de licencier 60 employés et de réduire de 20% les salaires des rescapés. Même si le contrat de l’Airbus du Golfe lui redonne un peu de souffle, la compagnie américaine est encore en sérieuse difficulté. Le loyer du hangar de la NASA, en particulier, grève ses comptes d’une manière exorbitante. La compagnie doit impérativement se redéployer, et son PDG le déclare clairement : « Nous avons besoin de deux choses : un hangar et un partenaire financier »(5).

En juin 2010, Steve Walton semble avoir trouvé ce qu’il cherchait… au Maroc. A l’agence de presse Reuters, il déclare que BaySys International a « signé un accord avec un investisseur régional stratégique en vue d’installer une plateforme industrielle à Casablanca (…) en vue d’y exécuter des aménagements intérieurs pour avions de VIP et chefs d’Etat » (6). Qui est ce mystérieux « investisseur régional stratégique » ? Pas la RAM, puisque son conseil d’administration ne donnera le feu vert pour cette opération que 3 mois plus tard. Ne reste que M. Majidi, dans le rôle de « l’apporteur d’affaires ». Mais le secrétaire particulier de Mohammed VI cherche visiblement à garder son identité secrète—notamment vis-à-vis de la classe d’affaires marocaines, qui l’accuse de mettre à profit sa position auprès du roi pour obtenir des conditions et avantages inaccessibles au commun des investisseurs (7). Ce qui va suivre démontre clairement la pertinence de cette accusation : un parfait cas d’école du « Majidi business », avec de forts relents de trafic d’influence.

Le 19 août 2010, une société du nom de BaySys Morocco est enregistrée en toute discrétion au registre de commerce de Casablanca. Dotée d’un capital de 50.000 dirhams, la nouvelle société est détenue à 100% par Mounir Majidi via deux sociétés écrans, New Assets et FC Holding. La SARL, dont l’objet social est « L’aménagement et maintenance des avions »… n’a ni locaux ni personnel. Son siège social est domicilié chez FC Com, compagnie d’affichage publicitaire appartenant à M. Majidi (8), dans le quartier d’affaires Sidi Maarouf à Casablanca. Et son unique dirigeant est un certain Saïd Hassani, 40 ans, par ailleurs administrateur de FC Com. Clairement pas un professionnel de « l’aménagement et maintenance des avions… »

Selon toute évidence, M. Majidi, qui ne connaît rien au secteur aéronautique, s’est contenté de créer une coquille vide qu’il pourra utiliser le moment venu pour toucher des dividendes sur une joint-venture entre spécialistes. BaySys International va apporter ses cadres et son savoir-faire. Mais qui fournira « le hangar et le partenaire financier » dont M. Walton a besoin ? Certainement pas BaySys Morocco, vu sa nature quasi-clandestine et sa sous-capitalisation manifeste. Reste la RAM…

Mais il y a un petit souci : la RAM est une entreprise publique, qui ne peut investir dans une entreprise privée sans autorisation officielle du gouvernement. Début 2011, cette autorisation est encore plus malaisée à demander vu l’état de quasi-faillite de la compagnie aérienne, qui vient de perdre près d’un milliard de dirhams en un an. Ce n’est donc vraiment pas le moment de s’engager dans des fantaisies comme la customisation d’avions de luxe… Un tel projet, pour sûr, serait sèchement rejeté par n’importe quel gouvernement sérieux et comptable de ses actes. Il faut croire que le gouvernement de l’époque ne correspond pas à cette définition… et que M. Majidi a un pouvoir de persuasion hors normes.

Salaheddine Mezouar, ministre des Finances, et Abbas El Fassi, Premier ministreS. Mezouar, ministre des Finances, et A. El Fassi, Premier ministre. Au meilleur des cas, ils ne savent pas ce que c’est qu’un business plan.

Le 1er février 2011, Abbas El Fassi, Premier ministre marocain, et Salaheddine Mezouar, ministre de l’Economie et des Finances, signent conjointement undécret gouvernemental autorisant la RAM à acquérir 24% dans « la société de projet Baysys Morocco SA dotée d’un capital de 1,5 millions de dollars US. » Au moment de la signature du décret, BaySys Morocco n’est encore qu’une SARL au capital de 50.000 DH (6000 dollars US). Comme l’indique l’intitulé « société de projet », l’idée consiste donc, sitôt le feu vert du gouvernement obtenu, à transformer la SARL en SA et à augmenter son capital (en le multipliant par 250 !) par apport des associés. Comparé au volume d’affaires de la RAM, la dépense nécessaire pour contrôler 24% de la future entité n’est pas très grosse, à peine 360.000 dollars (2,8 MDH). Mais la compagnie de Driss Benhima a de l’ambition pour sa nouvelle filiale : un investissement global de 31 millions de dollars (248 MDH) va y être consacré, dont les deux tiers pour la construction du fameux hangar dont M. Walton a besoin. L’investissement total, plus de 250 millions de dirhams, est pour le coup conséquent. Aussi désireux soient-ils de faire plaisir à M. Majidi, MM. El Fassi et Mezouar ont quand même besoin d’un minimum d’arguments pour justifier une telle dépense – surtout si elle doit être consentie par une compagnie publique au bord de la faillite, et pour le sauvetage de laquelle l’Etat s’apprête à débourser 1 milliard et demi de dirhams.

Du coup, le décret officiel qui autorise l’opération présente des justifications… stupéfiantes. On apprend ainsi que Baysys Morocco compte réaliser en 2011, soit dès sa première année d’activité, un bénéfice de 5,4 millions de dollars pour un chiffre d’affaires de 57 millions de dollars… alors que le hangar et ses aménagements, c’est-à-dire l’outil de travail principal de la compagnie, n’existe pas encore ! Mieux : dès 2015, annonce le décret du Premier ministre, le chiffre d’affaires de BaySys Morocco atteindra 249 millions de dollars et son bénéfice net 28 millions de dollars… soit une augmentation continue de près de 50% chaque année ! Ces chiffres astronomiques sont-ils crédibles ? MM. El Fassi et Mezouar ne semblent pas en douter une seule seconde. C’est écrit noir sur blanc dans leur décret officiel (et aussi dans un rapport interne de Bank Al Maghrib, qui reprendra le décret mot pour mot deux mois plus tard) : « La rentabilité de BaySys Morocco est démontrée, tel qu’il ressort de son plan d’affaires ». Même le plus inexpérimenté des chefs d’entreprise vous le dira : il est absurde de prétendre que la rentabilité d’une société qui n’a pas encore démarré est « démontrée »… avec pour unique argument des projections futures dont les hypothèses de calcul sont inconnues.

Le fin mot de l’histoire, c’est que la joint-venture BaySys—RAM—Majidi… n’a jamais été réalisée ! Le PDG de la RAM Driss Benhima, que l’auteur de cet article a pu joindre au téléphone, a parlé de « projet mort-né », tout en rejetant la faute sur les Américains qui n’auraient « pas apporté le volume d’affaires promis ». A l’heure où ces lignes sont publiées, les responsables de BaySys International étaient injoignables.

Reste une question fondamentale : est-ce éthiquement défendable, qu’une compagnie publique au bord de la banqueroute décide d’investir l’argent du contribuable marocain (jusqu’à 250 millions de dirhams !!)… dans un projet privé appartenant au secrétaire particulier du roi, et ce, avec l’autorisation officielle du gouvernement ?

Driss Benhima, PDG de la RAMDriss Benhima, PDG de la RAM. L’homme qui ne sait pas dans quoi il investit.

L’auteur de ces lignes a posé cette question clairement à Driss Benhima. Lequel a eu cette réponse surprenante : « Ah bon, la personne que vous citez (NDLR : en référence à M. Majidi) était un partenaire de cette opération ? Première nouvelle ! » Voilà donc le PDG d’une entreprise publique, qui préside un conseil d’administration autorisant un partenariat financier, puis qui envoie une lettre au gouvernement demandant l’autorisation officielle de conclure ce même partenariat… tout en ignorant l’identité de son partenaire ?! « Je ne sais pas qui, chez nous, a envoyé la lettre au gouvernement », s’est défaussé le PDG de la RAM. Confronté à la raison sociale dudit partenaire, il a ajouté : « New Assets ? Maintenant que vous le dites, ça tinte une cloche dans ma tête, mais sans plus. J’ai dû penser que c’étaient des Américains, puisque le nom est en anglais… » On n’est pas obligé, bien sûr, de croire M. Benhima sur parole. Mais même si on le fait, son « manque de curiosité » relève au minimum d’une grave négligence quant à la gestion de l’argent public dont il a la charge…

Même si elle n’a pas abouti, l’affaire BaySys été actée, on ne peut plus officiellement, par un décret du Premier ministre – la plus haute forme d’approbation du gouvernement. Qu’est-ce ce qui en fait une « affaire » ? Ce simple constat : le gouvernement du Maroc a donné son feu vert pour dépenser l’argent du contribuable dans une société fantôme présentant des chiffres fantasmatiques. Qui d’autre que M. Majidi aurait pu obtenir un tel feu vert dans de telles conditions ? Il y a visiblement matière à enquête sur une violation de l’article 36 de la Constitution, qui interdit  le trafic d’influence. Au strict minimum, nous avons là un sujet de question orale au Parlement… à condition, bien sûr, qu’un député marocain ait le courage d’évoquer publiquement une affaire impliquant le secrétaire particulier de Sa Majesté.

Egalement contacté par l’auteur de cet article, Saïd Hassani, homme de confiance de Mounir Majidi et administrateur de BaySys Morocco, New Assets et FC Com, a déclaré, après avoir été informé de l’objet de l’appel : « Je suis en réunion, rappelez moi plus tard ». Puis il n’a plus répondu au téléphone.

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Cet article est paru initialement sur le blog de Ahmed Benchemsi. Re-publié ici après l’accord de l’auteur.  

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la ligne éditoriale de Mamfakinch.


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