La liberté de conscience (dans la vie et face à la mort)

16 février 2013 0 h 47 min 1 comment

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Par Abdellatif Laâbi

Le combat pour les libertés individuelles a connu chez nous un véritable regain au cours des dernières années. Bien des tabous ont été levés et l’éventail des libertés revendiquées ne cesse de s’élargir. Mais il en est une, à savoir la liberté de conscience, vis-à-vis de laquelle des hésitations subsistent. Malgré quelques prises de position et des initiatives courageuses en sa faveur, elle n’est pas encore portée par un mouvement d’opinion d’envergure. Elle gagnerait donc à être mieux explicitée comme un des droits fondamentaux de la personne humaine, un indicateur éloquent de l’enracinement de l’Etat de droit dans un pays, ainsi que du degré de l’accomplissement civilisationnel atteint par une société.

Or la liberté de conscience, si elle était reconnue, nécessiterait, pour la garantir, l’adoption des règles de la laïcité. C’est pour cela qu’il est devenu urgent de nommer les choses par leur nom et de mettre en avant la question de la laïcité, au même titre que les autres préalables dont dépend la construction du projet démocratique.

La laïcité devrait une fois pour toutes être comprise non comme un athéisme militant, une hostilité déclarée aux croyances religieuses, mais bien au contraire comme un devoir fait à l’Etat d’être le garant et le protecteur du libre exercice des croyances dans leur diversité, et également, cela doit être dit clairement, de la non croyance. Toute atteinte à ce libre exercice, toute pratique et tout discours de haine à son encontre devront être sanctionnés par la loi.

Une fois cette clarification faite et la vérité rétablie, la laïcité devient l’affaire de tous, croyants ou non, partageant l’aspiration à vivre ensemble en paix dans une société garantissant les mêmes droits et libertés à l’ensemble des citoyens, quelles que soient leurs confessions religieuses ou leurs convictions philosophiques. Elle pose logiquement, sans faux-fuyants, la question de la séparation du religieux et du politique, et donc celle de la nature même de l’Etat. Une telle idée, présentée de façon démagogique comme une hérésie par ceux dont elle dérange la stratégie d’embrigadement de la société par une idéologie aux référents exclusivement religieux, n’est pas aussi hérétique qu’on le croit. Elle a connu en terre d’islam des concrétisations durables, en Turquie et en Tunisie par exemple. Elle a été défendue et illustrée, et continue à l’être, par des penseurs croyants qui ont démontré que la laïcité, à l’instar de la démocratie, n’est pas incompatible avec l’islam.

En écrivant ce texte, mon voeu est qu’un débat raisonné puisse avoir lieu sur cette question dans notre pays. Si nous arrivons à le mener sans exclusions ni contre-exclusions, sans appel au lynchage, nous aurons, pour demain et surtout pour après-demain, ajouté aux fondations de la Maison marocaine une nouvelle base assurant à chacun de nous et au-delà de nos différences sa sécurité, le respect de sa dignité, son plein épanouissement intellectuel et spirituel.

Cela dit, j’ai un autre voeu, que j’ai eu beaucoup de mal à formuler jusqu’à aujourd’hui. Le sujet est tellement délicat ! Dans l’esprit de la majorité d’entre nous, il est entouré d’un tabou particulièrement fort puisqu’il touche à la mort.

De quoi s’agit-il ? Eh bien, de l’usage de la liberté de conscience, pas seulement dans la vie mais aussi face à la mort. Du droit que confère cette liberté, si elle est acquise, à l’individu de choisir une terre de sépulture et la façon dont il sera accompagné à sa dernière demeure. L’on aura compris que, pour la personne non croyante, une cérémonie religieuse serait contraire à ses convictions et que l’on devrait respecter sa volonté en acceptant le principe de l’enterrement civil.

Un autre aspect de ce droit concerne les couples dont l’un des membres n’est pas de confession musulmane, et leur désir légitime de ne pas être séparés après la vie. Dans l’état actuel des choses, et en dehors de certains lieux de sépulture chrétiens, nos cimetières n’offrent pas à ces personnes de voir réalisé un de leurs voeux les plus chers. La solution qui s’imposerait dans ce cas serait de créer dans nos cimetières un carré laïque pour les accueillir.

Je le demande ici au nom de la tolérance, au nom de la fraternité et de la dignité humaines.

Enfin, l’on aura compris que, si j’ai soulevé ce problème de fond, c’est qu’il me concerne aussi personnellement. Mon cas pourrait être l’une de ses illustrations parlantes. Le voici, en guise de conclusion, tel que je l’ai posé dans un de mes derniers livres : « Si je décidais [...] de reposer en terre du « cher pays », mes dernières volontés pourraient-elles être respectées ? Aurais-je droit comme je le souhaite vraiment à une cérémonie laïque, sans l’intrusion des rites religieux ? Juste quelques poèmes en guise de prière, peut-être l’un de ces chants d’amour et de résistance que l’on m’a souvent entendu fredonner. Et que dire d’un voeu encore plus cher, reposer, quand viendra l’heure, auprès de la compagne de ma vie, chrétienne de naissance, émancipée de toute croyance, marocaine de coeur ? Au nom de quoi voudrait-on nous séparer ? Des demandes aussi simples, honorées scrupuleusement dans bien des pays du monde, seraient-elles un jour prises en considération en terre d’islam ? Je n’ai pas de réponse. Mais ai-je jamais insulté l’avenir ? »

Lien vers le site web de l’écrivain

1 Comment

  • La mort ? une étape ? où s’arrete véritablement la vie ? ici ou au delà ? peut etre que nous sommes immortels quelque part de par notre descendance. Allons plus loin et évoquons ce mythe de la réincarnation.

    L’auteur ne fait pas référence à ce paradis qui est ici et
    maintenant et qui pourrait etre concrétisé véritablement
    par, entre autres, ce concept de vivre en communauté accompagnés de nos croyances aussi religieuses ou athées soient elles : le vivre en commun…

    Pourquoi donc s’inquiéter, déjà, de la fin ? est-ce l’épitaphe qui fait l’Homme ? Peut etre que « le lit conjugal a droit aussi à sa sépulture » et je ne peux que
    souscrire au voeu éclairé et sage de Mr Laabi. Et merci.

    PS: je n’évoque pas le terme « laicité » parce que je sais que cela dérange certains de mes compatriotes, en particulier « nihilistes » comme moi, mais il n’en demeure pas moins
    que le religieux et le politique ne peuvent partager la meme couche…

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