Ma vérité dans le « dialogue islamiste/gauchiste » Par Rida Benothmane

10 janvier 2014 11 h 32 min 1 comment

C’est en prison que tout a commencé :

Lorsqu’en 2007, je purgeais ma peine pour cyber activisme contre les exactions commises par les appareils sécuritaires de l’Etat dans les centres de détention secrets dans le cadre de la lutte anti-terroriste, de vifs débats avaient lieu dans les prisons marocaines au sein des détenus dits « islamistes » pour tenter de comprendre ce qui s’est passé depuis les attentats qui avaient secoué le Maroc entre 2003 et 2007. A l’époque, je me suis rendu compte que plusieurs de mes codétenus défendaient des idées politiques, sans en avoir vraiment conscience avec comme matrice principale la sempiternelle question de la relation entre l’Etat et la religion. En d’autres termes, la place de l’Islam dans notre société et dans la gestion des affaires. La plupart de ceux avec qui j’étais enfermé pensaient que non seulement les règles de l’islam devaient régir tous les domaines de la société y compris le domaine politique, mais également que tous les autres courants non islamiques, en l’occurrence de gauche, n’avaient pas droit de cité et devaient disparaitre. Si j’adhérais volontiers, en tant que musulman à la première partie de leurs thèses, leurs idées d’exclusion des autres tendances n’emportaient guère mon enthousiasme. Car jamais ma foi n’a fait obstacle à d’autres courants de pensée. Ma spiritualité pouvait tout à la fois s’inspirer des enseignements du Coran et des réflexions voltairiennes, rousseauistes ou d’autres penseurs humanistes. Je n’ai jamais eu de problème à l’intérieur de cet équilibre. Par ailleurs, j’avais conscience, qu’en face de ce repli islamiste, beaucoup de gauchistes entretenaient le même rejet de l’autre, refusant toute idée du religieux en qualifiant d’obscurantistes et d’autres épithètes peu agréables, tout islamiste nonobstant son  ouverture sur la démocratie et l’humanisme.  Malheureusement, cette polarisation radicale constitue encore la tendance lourde qui structure l’opposition politique actuelle entre islamistes et gauchistes dans notre société. Une polarisation fondée sur l’exclusion et non le respect d’autant qu’il est indispensable qu’un équilibre politique doive exister dans un système démocratique. Celui-ci doit être fondé sur le respect et la reconnaissance de l’autre.

En prenant conscience de cette réalité, il me paraissait indispensable de développer une pensée conciliatrice, éclectique chez les uns comme chez les autres, pour servir de référence aux générations futures afin de nous éviter la violence et le chaos comme cela se produit chaque fois qu’une partie refuse de lâcher du lest. Comme je n’étais ni un grand penseur, ni un philosophe et encore moins un leader politique, c’est dans l’action personnelle que j’ai voulu incarner cet équilibre en étant un citoyen fier de sa religion, puisant à l’intérieur du référentiel islamique ce qui lui permettrait de penser le politique de manière éthique, c’est-à-dire en favorisant le dialogue avec l’autre, tentant d’imaginer avec lui un espace commun de cohabitation et empêcher que les conflits du passé, parfois sanglants ne prennent le dessus pour entraver l’édification démocratique de notre pays.

Il faut signaler qu’au moment où je développais ces convictions, une certaine gauche éradicatrice, très influente au sein des appareils sécuritaires de l’Etat menait une guerre anti-terroriste très déséquilibrée et causait d’énormes torts à de très nombreux citoyens, dont la plupart n’avaient rien à voir avec le terrorisme au départ mais lui a été assimilé progressivement en prison. De telle sorte, après des années d’incarcération bercée par l’idéologie djihadiste, beaucoup, à leur sortie de prison, voués à un avenir incertain, se sont rapprochés de la branche djihadiste marocaine armée en Syrie, comme voie possible de réinsertion. Il s’agit du fameux Mouvement du Levant Islamique (MLI). Et rien ne garantit, une fois l’expertise terroriste acquise sur le sol syrien, que ce groupe ne puisse avoir un rôle dans notre région.

Je pense que ce rappel était important, car il montre combien la négation de l’autre pousse les uns comme les autres à une radicalisation extrême qui menace et la paix et la stabilité. Et c’est pour éviter ce schéma que je m’efforçais de développer une culture du dialogue, et cela malgré toutes les blessures et les séquelles que je porte et que je continuerai à porter de toute façon, en tant que victime d’un système répressif qui a voulu me montrer aux yeux du monde comme un dangereux terroriste, alors que je n’en étais pas un et que je ne cherchais qu’une participation pacifique à la construction démocratique et à l’avènement de l’Etat de droit.

Aujourd’hui, je demeure convaincu que chacun d’entre nous doit se garder de sombrer dans la violence, surtout au moment où l’adversaire plus puissant, politiquement j’entends, nous y contraint. C’est dans ces moments-là où l’on doit puiser dans notre for intérieur le minerai humaniste qui sommeille pour éviter notre autodestruction. C’est en ce moment qu’il convient d’être vigilant parce qu’il est dans la nature des régimes autoritaires d’acculer leurs opposants à la violence pour facilement les neutraliser ou les éliminer.

En 2009, lorsque j’étais à la prison locale de Casablanca, j’avais exprimé publiquement mon désaccord avec l’idéologie de l’exclusion en donnant une interview au magazine TelQuel. J’y exprimais mon attachement aux principes démocratiques. Je me souviens que cette sortie médiatique n’avait pas été très bien reçue dans les milieux islamistes orthodoxes qui ne voient dans la démocratie qu’un système occidental n’ayant rien à faire chez nous. Une thèse séduisante d’autant plus que les démocraties avancées montraient leurs limites avec la lourde crise économique qui menaçait. En agissant ainsi, j’espérais que cet échange, par presse interposée, inspire d’autres que moi pour franchir le pas et interpeller les autres courants politiques opprimés par le système. Le message était clair : je n’ai pas de problème avec la démocratie mais comme vous, je suis victime d’un régime autoritaire. A partir de là, une petite dynamique s’était déclenchée et plusieurs journalistes et acteurs de la société civile, de gauche notamment voulaient en savoir plus sur ce personnage que l’Etat qualifiait d’islamiste dangereux, alors qu’il défendait un idéal et des idées démocrates. L’interview relança également le débat au sein des détenus islamistes au point qu’à leur libération, quelques années plus tard, plusieurs d’entre eux, hostiles à l’idée de démocratie au départ, rejoindront des partis politiques.

Ce débat à l’intérieur des prisons conduira, quelques temps avant le déclenchement de la révolution tunisienne, à une discussion intense pour évaluer la possibilité d’alliance avec d’autres mouvements sociaux, de gauche notamment, pour affronter l’autoritarisme du régime marocain, les exactions insupportables de ses appareils sécuritaires et leur ingérence dans la vie politique et économique. Bien que des résistances se soient opposées à une telle initiative, la majorité était favorable à cette lutte commune, rompant une bonne fois pour toute avec le slogan islamiste hostile à ce type d’alliance et qui s’appuie sur l’idée suivante : « كلمة التوحيد قبل توحيد الكلمة » (littéralement : les parties doivent s’accorder sur la profession de foi avant de sceller toute forme d’accord). Ceci est évidemment incompatible avec l’acceptation du dialogue sans condition préalable.

A ma sortie de prison le 22 janvier 2011, mes échanges s’intensifieront avec des représentants de l’option gauchiste. C’était un mois seulement avant les premières manifestations du M20F. Ces discussions nous permettaient de mesurer à quel point nous avions des choses en commun. De plus en plus, chacun de nous prenait conscience, au-delà de nos différences idéologiques, que nous étions concernés par une destinée commune, que nous étions des hommes et des femmes appartenant à la « Terre-Patrie », concept très bien expliqué par Edgar Morin dans son livre « La Voie », une œuvre que je conseille vivement de lire pour la qualité des enseignements professés.

Je disais que le dialogue nous faisait prendre conscience que nous affrontions ensemble la même répression, l’affairisme métastasant qui tue l’économie et qui étouffe nos espoirs pour un avenir meilleur où le Maroc deviendrait une véritable démocratie au lieu du modèle fallacieux promu insidieusement par nos politiques auprès des instances internationales. Voilà en gros l’état d’esprit dans lequel j’étais avec quelques copains de gauche avant mon adhésion au M20F-Rabat.

L’expérience du dialogue au sein du M20F-Rabat :

Au lendemain de ma sortie de prison, j’ai donc essayé de contribuer à la constitution d’un groupe chargé de porter les revendications d’anciens condamnés dans le cadre de la loi anti-terroriste et pour lesquelles les organismes de défenses de droit de l’Homme à l’intérieur et à l’extérieur du Maroc avaient reconnu le caractère inéquitable de leur procès et surtout que leurs condamnations pénales étaient infondées. C’est l’AMDH, association proche de la gauche qui, la première, nous a ouvert ses portes pour lancer cette initiative. Ce cadre constitué, nous entamions notre action sur le terrain et par la force des choses, lorsque le M20F fut lancé, il était tout juste inconcevable de rester en dehors du mouvement. Encore une fois, des résistances se manifestaient à l’intérieur de notre structure pour empêcher cette participation. Mais, nous sommes arrivés à dépasser cette difficulté en laissant la liberté à chacun de participer ou non aux manifs.

Toutefois, les résistances n’étaient pas uniquement d’ordre endogène mais également exogènes notamment venant de certaines personnes appartenant à des partis politiques de gauche proches du pouvoir qui tentaient d’obstruer notre participation. Leur stratégie consistait à faire remonter à la surface, lors des A.G, la lie des conflits anciens entre gauchistes et islamistes, nous accusant entre autres d’être les héritiers des assassins de certaines figures emblématiques de la gauche marocaine. L’objectif étant de nous disqualifier aux yeux des autres membres et de nous acculer à l’abandon du Mouvement. Personnellement, je me suis gardé de céder au jeu de la provocation même si j’avais les arguments pour invalider ces propos., car je m’étais modestement intéressé à l’Histoire du Maroc et connaissais le passé de mon pays et de sa gauche. Du lendemain de l’indépendance et jusqu’en 1961, la période fut trouble et sombre. Beaucoup de figures représentatives de plusieurs bords en sont responsables. On ne peut rien y changer, l’Histoire c’est l’Histoire. Pour moi, le passé est ce qu’il est, et il ne devrait surtout pas freiner les aspirations communes de notre génération actuelle. L’exemple de l’Allemagne m’inspirait beaucoup car voilà un pays dont l’idéologie dominante au siècle dernier avait engendré les pires massacres que l’humanité ait connus, mais qui a su faire le deuil de ce passé pour se tourner définitivement vers un avenir de paix et de développement. Malheureusement chez nous, même si les luttes fratricides du passé sont d’une ampleur infiniment mineures comparées à celles de cette nation, elles continuent encore de conditionner les consciences politiques et les esprits aussi bien chez les gauchistes que chez les islamistes.

A l’inverse de cette position, chez des jeunes du M20F appartenant à une gauche plus consciente de l’enjeu démocratique, il existe volontiers un effort vers le rapprochement. Ceux-là considéraient que nous devrions lutter côte à côte pour l’instauration d’une démocratie où chacun pourrait trouver sa place sans être marginalisé ou persécuté.

Pour vous donner un exemple concret sur un thème de discussion qui nous avait particulièrement préoccupés, je pourrais retenir celui concernant la conciliation entre charia et laïcité dans un pays où les uns considèrent que l’Islam doit régir tous les domaines de la société et où les autres considèrent que la religion doit relever du domaine privé. Je me souviens que l’une des conclusions à laquelle nous étions parvenus, lors d’échanges en aparthé est que l’Etat devait absolument être fort et neutre vis-à-vis de tous les courants de la société, avec ce que cela engendre comme conséquences en termes de législation, de service public et d’administration. En contrepartie, l’Etat devait reconnaitre le droit à chacun d’être justiciable des normes historico-culturelles auxquelles il s’identifie, y compris certaines d’ordre public  relevant par exemple du domaine pénal. C’est dire à quel point nous avions mené, ensemble la réflexion pour imaginer un système politique où jamais on entendrait un islamiste dire que l’Etat est apostat parce qu’il n’applique pas les préceptes de l’Islam et où un laïque considérerait que telle ou telle disposition n’est pas conforme au sécularisme. Une solution évidemment, très futuriste, inconcevable tant chez les organisations gauchistes qu’islamistes où l’Etat doit être soit entièrement laïque pour les uns soit entièrement religieux pour les autres, et tant pis si ces positions ne prennent pas en compte les sensibilités des différentes communautés au sein de la société au risque d’engendrer des tensions qui peuvent ébranler la stabilité et la sécurité du pays comme on le voit aujourd’hui en Egypte, en Syrie et peut-être demain dans l’ensemble du monde arabe à cause du fanatisme militant des uns et des autres.

Conclusion

Pour conclure, je pense que les mouvements politiques islamistes et gauchistes ne sont pas suffisamment outillés aujourd’hui pour produire une pensée nouvelle et innovante qui permettrait d’appréhender autrement la complexité de notre société. Pis encore, les organisations politiques sont incapables d’en découdre avec ces slogans improbables et qui mènent droit à la confrontation tels que « laïcité pour tous » ou « charia pour tous ». Dans ce type de vision dominatrice, une des parties est forcément sacrifiée au détriment de l’autre. Tout le génie des marocains aujourd’hui est d’imaginer un Etat moderne rompant définitivement avec les choix actuels, trop dépendants de la domination occidentale empêchant l’émergence d’un autre modèle de gouvernement. Un modèle qui ne sera pas forcément aux ordres des exigences dictées par la mondialisation et la globalisation à outrance et en même temps conditionné par les fractures politiques du passé.

1 Comment

  • @Islam et Socialisme!

    Le St. Coran est socialiste et Republicain a 100/100, mais pas a la Valls Sioniste parisienne.

    Samya bnt Al Houcine

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