Processus révolutionnaires : Eléments d’analyses

17 février 2013 15 h 18 min 0 comments

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Mamfakinch republie, en version legerement plus courte, un article de Chawqui Lotfi sur les dynamiques révolutionnaires qu’a connu la région du moyen orient et d’Afrique du nord. Pour accéder au texte entier, le lecteur peut se référer à la version originale de l’article.

Bases sociales et dynamiques révolutionnaires :

- Une des caractéristiques centrales des processus en cours est le soulèvement collectif de larges fractions du peuple mais la force motrice du soulèvement, sa fraction la plus déterminée a reposé ni sur le prolétariat au sens classique, ni sur la paysannerie, mais sur la partie périphérique urbaine ou semi urbaine du peuple, les couches les plus reliées à l’économie de survie, détachée de la terre et sans place spécifique et stable dans les processus de production. Ce qui est le lot de millions de personnes et qui, jusqu’à un passé récent, constituaient plutôt la base sociale des émeutes de la faim. […] Si il y a une contradiction fondamentale qui traverse les sociétés arabes comme nombre de pays dépendants à l’heure de la mondialisation capitaliste et de sa crise, c’est bien celle qui oppose la logique de prédation, de dépossession et de surprofit relayée par des oligarchies parasitaires, resserrées autour d’une base sociale étroite, mais dont les effets d’ensemble n’affectent pas seulement les rares acquis ou droits, mais touchent d’emblée, la totalité des conditions de vie et de travail des majorités populaires. […] Les attaques contre les services publics, la baisse des budgets sociaux, le chômage de masse, la marginalisation de territoires entiers, la casse des droits sociaux illustrent cette logique. […]La grande corruption contre laquelle se sont insurgées les populations et qui a pris des formes institutionnalisées, traduit la capture de l’état pour maintenir ou conquérir des marchés, produisant sous des formes diverses une économie de rente aux mains des familles régnantes, selon une logique « kleptomane » et d’accumulation parfois primitive et accélérée du capital.

- […] On retient l’image d’Epinal de l’occupation des places au Caire et à Tunis sans s’interroger sur qui a occupé les places et d’où ils viennent (et sur ce qui se passe ailleurs dans le pays). Pourtant les points d’ancrage les plus forts, voire les points de départ de la mobilisation révolutionnaire sont sidi Bouzid et redeyef, mukalla et taez au Yémen, la cyrénaïque en Lybie, Derra en Syrie, Sohar à Oman, Tanger et le rif au Maroc et même en Egypte, Alexandrie et suez ont été des points d’ancrage décisifs. La mondialisation capitaliste et les politiques néolibérales ont reconfiguré les espaces et fronts de luttes, loin des schémas classiques de l’encerclement des villes par les campagnes ou à l’inverse de la centralité des bastions prolétariens situés dans les grandes villes. Elle permet aussi peut être d’apporter un autre éclairage de la question paysanne au moins à deux niveaux. La campagne est aujourd’hui, même quand elle est marginalisée, intégrée à la modernité capitaliste et les aspirations des populations qui y vivent ne se cristallisent pas nécessairement sur des revendications spécifiques (comme le droit à la terre, l’exigence d’une réforme agraire), mais il y a une réappropriation en cours de revendications plus générales comme le droit aux services publiques, à la santé, au travail, à un développement qui intègre les besoins fondamentaux. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de question paysanne, ou que la question de la réforme agraire ne se posera pas ultérieurement mais qu’elle s’intègre d’une manière plus forte et plus combinée à l’exigence plus générale d’une autre répartition des richesses et de l’affirmation de droits communs. […]

Il y a une jonction qui s’est opérée dans la lutte entre le prolétariat informel, la jeunesse « enchomagée » d’une part et les secteurs sociaux et corporations professionnelles qui ont été dans la ligne de mire des politiques libérales et répressives dans la période précédente : employés et salariés de la fonction publique, personnel hospitalier, juges et avocats, jeunesse scolarisée. Y compris des secteurs des classes moyennes supérieures ou du patronat ont pu, pour des raisons diverses, soutenir les premières phases de la révolution ou observer une neutralité prudente. Au-delà du constat, il faut avoir en tête les raisons de cette jonction. Une des particularités des sociétés en question, soumises au rouleau compresseur des politiques d’ajustement structurel, est la fragilité historique des droits et acquis sociaux. Il n’y a jamais eu des états providences, même si ont pu exister à un moment ou un autre, aujourd’hui révolu, des politiques développementalistes et des pactes sociaux spécifiques, qui relevaient avant tout de la légitimation clientéliste des pouvoirs en place. Une majorité significative de la population ne bénéficiait d’aucun droit et l’autre partie voyait ses droits laminés. La perception que le pouvoir ne bénéfice qu’à une poignée loin de « tout intérêt national » et que les politiques en place aggravaient les fractures sociales sans possibilité de retour, s’est développée à une échelle de masse. Cet ordre inique défendu par un Etat policier entièrement tourné contre l’ennemi intérieur, a perdu toute légitimité sociale. L’impact de la mondialisation et de la crise du capitalisme mondial a accéléré le rythme général des contradictions sociales. L’économie informelle de survie ne fonctionne plus comme un filet social face à l’explosion des prix et l’extension et consolidation d’un chômage de masse qu’elle ne parvient plus à absorber. Cette réalité affecte d’une manière spécifique les femmes très présentes dans l’économie informelle en particulier comme travailleuses à domicile mais aussi les jeunes. Au-delà du poids démographique de la jeunesse ( plus de 60% des 350 millions d’arabes ont moins de 25 ans ) , le taux de chômage dans les régions périphériques dépasse souvent les 50% pour cette catégorie . A cette donnée concrète où l’inégalité territoriale ( à l’intérieur du pays et des villes ) a concentré socialement des maillons explosifs, le désenchantement populaire vis-à-vis du pouvoir central s’est élargie en un fossé sans précèdent. Au-delà de l’encadrement policier classique, le pouvoir n’avait plus de médiations sociales, ni de ressorts idéologiques efficaces. Des secteurs de la population n’étaient pas seulement marginalisés socialement et économiquement mais n’étaient plus sous le contrôle plus insidieux des médiations associatives, syndicales, politiques qui fonctionnent dans leur grande majorité comme des extensions périphériques de l’appareil d’état au service d’une stratégie de paix sociale. On connait la longue liste des oppositions domestiquées et qui participent aux façades démocratiques des dictatures mais qui n’ont aucune assise dans ces forces sociales. Dans ces conditions, la baïonnette ne pouvait maintenir indéfiniment le « consentement des opprimé-es ». […]

- Dans le mouvement général de contestation, il y a plusieurs mouvements qui se chevauchent, se croisent, s’unifient ponctuellement et parfois se séparent. Au risque d’être schématique, il y a trois lignes de forces dans le camp populaire : le mouvement démocratique centré sur la défense des droits et d’un certain libéralisme politique, mais qui ignore ou relativise la question sociale, le mouvement populaire reposant sur les couches déshéritées, la jeunesse populaire, les « kadihin » et le mouvement ouvrier, mais qui est porté, ramassé autour de certaines couches spécifiques du salariat du privé et ( surtout ) du public, et dont la forme de raccord à la lutte passe par le mouvement syndical ( y compris contre les structures officielles en Egypte ou les directions centrales en Tunisie). Ce qui encore complexifie la situation est que ces dynamiques sociales et de classes n’ont pas nécessairement d’articulations politiques et ne débouchent pas sur l’émergence d’un bloc social et politique révolutionnaire cristallisé et le camp de la contre révolution peut s’appuyer également sur des fractions des classes populaires. Tout processus révolutionnaire combine des bases sociales multiples, composites, des griefs particuliers et des éléments d’un mécontentement général, mais il est très difficile et vain de chercher un sujet révolutionnaire spécifique qui aurait une importance stratégique donné à priori, ou autour duquel, se recomposerait d’une manière principale les forces sociales et politiques. Seule la lutte est déterminante et recompose les forces réelles. Seule la lutte révolutionnaire peut dégager les bases sociales d’un projet révolutionnaire. Dans un contexte général où la profondeur de la violence sociale et politique et de la crise fait émerger également des forces révolutionnaires atypiques. Qui peut nier par exemple que le mouvement des ultras en Egypte (mais pas seulement) issus des classes populaires est entrain de forger une nouvelle génération politique radicale, extérieure aux organisations traditionnelles de l’opposition démocratique, syndicale et sociale ? Et dont la radicalité exprimée dépasse de loin, y compris celles des forces qui se situent le plus à gauche de l’échiquier politique. La lutte des classes existe bel et bien mais il y a une pluralité sociale des forces révolutionnaires qui se recomposent et se construisent diversement posant en partie, d’une manière inédite, sur le terrain social et politique, la question des alliances loin de tout schémas préconçu.

Ancien et nouveau : les limites des oppositions

- L’utilisation massive des nouvelles technologies n’a pas seulement permis de casser la censure mais de faire des réseaux un outil collectif de mobilisation de larges fractions de la jeunesse. Elle a induit aussi un rapport à l’action horizontale dans une démocratie basiste et multiforme, en rupture avec toutes les variantes des fonctionnements hiérarchisés, de parole centralisée, de direction instituée, qui caractérise à un degré ou un autre, les organisations traditionnellesIl y a bien une combinaison de l’ancien et du nouveau mais cette combinaison n’opère pas sur les mêmes espaces, modalités et terrain de luttes. Les points de jonction sont celle des actions de masses ou de résistance mais pas sur celui de l’organisation ou même à une échelle plus modeste, d’une collaboration structurée. Les fractures sont réelles et ne se résorbent pas seulement par la proximité de la lutte. Elles traduisent à la fois une rupture sociale et une rupture générationnelle. La masse des pauvres qui a fait la révolution n’avait pas de liens organiques avec les structures militantes de l’opposition syndicale et politique, et les courants de la gauche radicale, n’ont pu pour une série de raisons développer une stratégie d’enracinement même partiel au sein de ces couches. Un fait assez significatif est que nombre de militants « anciens « peuvent être reconnus pour avoir fait la prison ou résisté sous les dictatures, mais c’est tant que personne et non pas comme militants d’un collectif ou d’une organisation. On ne reconnait pas aux organisations et couches militantes issues d’une autre période historique une légitimité spécifique. Ce ne sont pas les organisations qui ont fait tomber les tyrans, ni même préparer sa chute, même si leurs militants ont pu participer activement au processus. Cet élément est inscrit en profondeur dans la conscience collective. Il est également significatif que les organisations traditionnelles ne se renforcent pas à l’échelle des bouleversements sociaux qui ont eu lieu.

[…]

- Il n’ y a pas au-delà des évènements communs , un processus de réorganisation en profondeur des forces révolutionnaires, intégrant et dépassant les expériences et références passées dans un mouvement de refondation globale , même si l’on peut raisonnablement penser ( et espérer ) que la lutte contre la contre révolution va sceller des alliances et produire des formes d’organisation et des rencontres politiques et programmatiques nouvelles. les fronts politiques de gauche ou dominés par la gauche ( Front populaire en Tunisie, Front du salut en Egypte ) en construction, mutualisent des points d’appui à une lutte commune nécessaire compte tenu de la dissymétrie des moyens face aux autres projets politiques en présence, mais butent pour le moment sur plusieurs défis : les articulations et non pas juxtaposition entre luttes sociales, syndicales et démocratiques, l’enracinement dans les forces sociales réelles de la révolution qui restent à l’extérieur des organisations dites de masses, la construction au sein de celle-ci d’une orientation populaire lutte de classe et de nouvelles structures de convergence de luttes, l’intégration de la démocratie comme colonne vertébrale de l’auto organisation des nouvelles forces révolutionnaires, la définition d’un projet d’étape donnant à la question sociale et la répartition des richesses sa dimension politique et nationale conflictuelle, l’élaboration d’un projet démocratique radicale approfondissant la révolution politique, la construction d’une capacité d’initiative indépendante qui va au-delà du soutien aux mobilisations… Il est difficile d’anticiper sur les dynamiques des « recompositions « en cours et la manière dont elles peuvent s’inscrire dans le tissu social.

- La rupture est également générationnelle. La radicalisation politique des « nouvelles générations « retient parfois les symboles de le lutte passée, se réapproprie les chants contestataires, réutilise des savoirs faires organisationnels, mais ne se situe pas en continuité avec les projets politiques, les visions du monde, les formes d’organisation qui ont structuré les combats d’hier : ni ceux issus du panarabisme, de l’islamisme ou du socialisme. Cette rupture est particulièrement forte au sein de la jeunesse populaire mais aussi dans la jeunesse diplômée et scolarisée. La visibilité même du mouvement n’a pas été faite par les registres d’action traditionnels, ni par la génération des années 70/80. D’une manière générale, les mouvements révolutionnaires ne rentrent pas dans les cases historiques du passé, ils traduisent des aspirations démocratiques et sociales concrètes mais qui ne se formulent pas en termes idéologiques et projets politiques et sociaux bien délimités. Simple effet collatéral de la crise des perspectives d’émancipation ? Passage obligé après les longues nuits des dictatures qui ont écrasé les traditions de résistances historiques et instrumentalisé, pour certaines d’entre elles, les références progressistes ? Poids des défaites historiques de construction d’un mouvement ouvrier indépendant dans cette région du monde ?. Ou est-ce l’indication d’une nécessaire refondation qui parte du mouvement réel des résistances révolutionnaires ?. L’enjeu , au-delà du « regroupement » dans des fronts unis des traditions différentes issus du cycle historique passé est de voir comment donner une forme politique et une perspective d’ensemble à l’émergence du nouveau. Le risque est la définition d’une recomposition politique « fermée » entre courants progressistes qui ont un ancrage syndical, associatif et dans les mobilisations, qui vont grosso modo des nassériens de gauche aux courants marxistes ou démocratiques radicaux, sans reformulation en profondeur du contenu et des moyens d’un projet d’émancipation, en phase avec les nouvelles dynamiques sociales. Or, et c’est peut être sur la durée, la condition « pour que la forte concurrence entre d’une part les forces montantes, le mouvement ouvrier, le gauche et la jeunesse libérale et d’autre part les mouvements islamiques » ( Gilbert Achcar ) aboutisse à une « recomposition ouverte » , une redistribution générale des cartes favorables à une issue progressiste. Dans cet « cet entre deux « au sein duquel cohabitent des éléments de rupture et de continuité », la question qui est posée sur le moyen terme est celle de la construction de « parti (s) de classe » pluralistes liés à des mouvements autonomes de masses, ce que l’on qualifie au Maroc d’instruments de défenses organiques des masses populaires. […] Une des questions non résolues n’est pas seulement l’adhésion, à ce qui existe déjà, des nouvelles générations révolutionnaires, ouvrières et populaires, mais la réappropriation à partir de leurs propres expériences de luttes et aspirations, d’un nouveau projet global d’émancipation.

Révolution sociale et démocratique ?

[…] La conscience populaire révolutionnaire se cristallise dans la lutte pour un changement démocratique qui ouvre la possibilité qu’advienne des formes politiques délivrées du pouvoir de la minorité, celle qui était aux postes de commande dans les anciens régimes ou les reconvertis, les nouvelles élites « légalement élus », qui apparaissent plus soucieux d’éteindre le feu de la révolution, en se contentant d’un changement plus ou moins important de la façade. […]dans des sociétés où l’autoritarisme de l’Etat n’est pas une superstructure détachée du fonctionnement social global, mais repose sur un contrôle social étendu, les liens organiques entre l’activité économique et les élites politiques, l’hypertrophie des bureaucraties civiles, le poids des appareils sécuritaires, ce n’est pas seulement la tête ou un style de gouvernement qui sont visés, mais un certain rapport de l’Etat à la société. Là est la charge révolutionnaire de la question démocratique et qui est loin d’être résolue. C’est pourquoi le sentiment que la révolution risque d’être confisquée ne se limite pas au constat que les mêmes, aux différents échelons de la société, sont pour l’essentiel toujours là, mais au fait que le changement opéré ne change rien ni à la vie réelle, ni aux rapports concrets de l’Etat à la population. Là est la racine du changement qui s’opère dans l’état d’esprit de secteurs de la population qui à partir de leur expériences concrètes, tendent à rompre avec l’armée ( au moins en Egypte ), les partis au pouvoir, ceux qui parlent au nom du peuple mais visent seulement à canaliser ses luttes. Il est aussi assez significatif en Tunisie que l’attaque des locaux de l’UGTT et plus encore l’assassinat de Chokri Belaid cristallise une rupture politique avec le gouvernement actuel qui va bien au-delà de la base de l’UGTT ou du Front populaire. Mais ces ruptures, sur des questions démocratiques, restent hétérogènes et n’aboutissent pas nécessairement et encore moins spontanément, à la prise de conscience de la nécessité d’un pouvoir populaire, comme la seule possibilité pour mettre fin à la corruption, la répression et l’injustice sociale. Dans un contexte plus large, on peut penser que la construction d’un mouvement et d’une conscience anticapitaliste, n’a pas pour point de départ la question de la propriété mais le contenu démocratique du changement afin d’assurer une reconnaissance réelle des droits, libertés aux différents niveaux de la société, qui sont les préalables et la condition d’une lutte résolue pour « régler la question sociale ». C’est la volonté et possibilité d’approfondir la révolution politique démocratique qui peut non seulement créer les conditions d’une réorganisation du mouvement ouvrier et populaire , mais aussi engager une nouvelle vague révolutionnaire , une combinaison supérieure des aspirations démocratiques et sociales, sur des bases de classes, et au-delà de la crise du régime, de fissurer le système de domination global. D’une certaine manière on peut dire que c’est l’approfondissement de la révolution démocratique qui peut donner son élan à la révolution sociale.

Grève de masse, désobéissance civile, auto organisation

L’occupation des places dans les processus révolutionnaires n’a pas seulement permis d’affirmer une légitimité sociale et politique alternative ( « le peuple veut » ), elle a permis de centraliser la lutte contre le pouvoir et de rallier toux ceux et celles qui ne disposaient pas d’autres formes de luttes de masses. Et pour rappel, l’occupation de la place Tahrir a commencé les plusieurs jours avec 50000 personnes. Le système d’occupation a une signification sociale et politique. Il traduit l’affirmation du territoire et des quartiers populaires (d’où partaient nombre de manifestations pour rejoindre « la place ») comme espace social de lutte, mais aussi la réappropriation de l’espace public où s’affirme, à chaque coin de rue, l’autorité de l’Etat policier et l’omni présence symbolique du dictateur. L’occupation est une contestation politique directe de la légitimité du pouvoir à affirmer son ordre sur l’espace public. Elle est aussi la cristallisation d’un nouveau repère sociale. Ce qui fait la citoyenneté, le refus de la soumission, c’est d’abord cette détermination démocratique à faire place au peuple. L’occupation n’est pas que l’affirmation spatiale de la détermination révolutionnaire, elle a joué un rôle décisif dans l’extension et consolidation de la lutte de masse, entrainant y compris des secteurs hésitants. Très souvent dans les processus révolutionnaires, le caractère de masse ne se cristallise que lorsqu’un secteur de la société, assez significatif, montre qu’il est prêt à aller jusqu’au bout. Articulé à une radicalisation politique concentrée dans le mot d’ordre « Dégage ! », cette forme d’action rompt à la fois avec le consentement ordinaire des opprimés, jusque-là atomisés et relégués dans une guerre de tous contre tous, mais aussi avec les formes de luttes qui ne déplacent pas les rapports de forces réels. L’occupation révolutionnaire libère en somme l’énergie combative des masses tout en traduisant la forme spécifique d’action d’un mouvement populaire qui affirme l’autorité de la rue indépendamment des appartenances sociales (multiples). Mais elle n’est pas une forme fixe du combat populaire, un simple rassemblement permanent, elle assure la confrontation physique et politique avec le pouvoir. L’occupation n’est pas simplement la forme d’une indignation collective ou d’une interpellation de l’Etat qui aurait perdu le sens d’un intérêt général qui n’a jamais existé, elle est dans les processus révolutionnaires, une volonté d’autodétermination politique qui veut imposer le changement. Là est sa signification profonde. Du point de vue de sa dynamique, elle renseigne sur les processus sociaux réels qui accompagnent un processus révolutionnaire. Elle témoigne de la centralité sociale des couches qui ne se reconnaissent pas dans l’Etat mais aussi dans les formes classiques de contestation. Dans des sociétés où des millions de pauvres et de précaires entrent dans l’action, ce ne sont pas vers les organisations traditionnelles qu’elles se tournent mais vers des formes directes, populaires de désobéissance civile. Et d’occupation des places. C’est le fruit d’une longue expérience historique ou de larges catégories populaires ont expérimenté dans leur chair, la privatisation du pouvoir et son caractère de classe, mais aussi la pratique concrète des organisations de la société civile, de l’opposition , des partis établis, du mouvement ouvrier officiel, largement domestiqués ou centrés sur des intérêts catégoriels, et dans tous les cas, sans volonté ou capacité, à défendre les intérêts du peuple dans sa globalité et d’une manière conséquente. On peut penser que l’occupation représente une volonté de créer un rapport de force global, là où les organisations et formes de lutte classiques ont échoué à enrayer les politiques libérales et autoritaires, quand elles n’ont pas perdu leurs assises et influences sociales. Elle traduit aussi une autre réalité concrète : quand on lutte, on lutte à partir ce qu’on est. Un chômeur, un précaire, un travailleur de l’économie informelle, un ouvrier journalier ne peuvent faire grève. Ils peuvent manifester et occuper. Quand ça concerne des millions de gens, cela imprime une marque particulière aux formes concrètes de la lutte de masses.

Les processus montrent qu’une révolution par en bas est possible au 21ème siècle, qu’elle peut abattre un régime politique apparemment inexpugnable, et arracher des conquêtes qui apparaissaient hier encore inaccessibles, mais aussi l’importance des facteurs moraux dans la lutte. Alors que les rapports de forces sociaux et politiques étaient profondément dégradés dans cette région du monde, que les luttes partielles ne débouchaient pas ou rarement sur des victoires, que la satisfaction des revendications concrètes les plus élémentaires apparaissait comme inatteignable, il arrive que des moments de l’histoire, imprévisibles au niveau de la conjoncture, permettent de retourner radicalement la situation. Quasiment à contretemps et sans préalable majeure en terme d’accumulation des forces. Certes, bien avant les soulèvements, il y a eu un changement partiel du climat social, l’émergence de nouvelles luttes et mouvements sociaux, des conflits partiels qui ont eu une audience plus large que leur thématique ou géographie particulière, mais il n’y a pas eu une sorte d’accumulation quantitative et linéaire qui aurait transformé la « quantité en qualité ». La révolution au sens de la capacité d’abattre le régime par les mobilisations de masses, a été une surprise pour tous, et y compris pour les manifestants eux-mêmes. Le deuxième élément à prendre en compte, loin de toute conception économiste, est l’importance des « facteurs moraux « de la lutte qui donne corps à la détermination et combativité. La question de la dignité a été centrale. […]Le sentiment de reconquête d’une dignité nationale combiné à l’aspiration d’une dignité sociale où les sujets brisent les chaines de l’humiliation et de soumission ont constitué l’élément moral de la révolution. Et un moteur encore permanent des résistances révolutionnaires.

Islamisme, transition ordonnée et contre révolution

[…] Nous ne sommes pas en 1979 : les courants islamistes ont développé un profil contradictoire vis-à-vis des mouvements révolutionnaires qui ne se sont pas construits sur des références religieuses, cherchant à éviter une radicalisation et ont pris le train de la mobilisation avec retard, et sans exclure, à tel ou tel moment, le dialogue avec les tenants de l’ancien régime. Leur succès électoral, relatif par ailleurs, compte tenu de la réalité de l’abstention, revient à la désorganisation/ division des forces révolutionnaires et l’absence de représentation politique issue du mouvement populaire d’une part, à la nature des débats électoraux imposés par le nouvel establishment, évacuant la question sociale et les préoccupations concrètes des populations, à leur maitrise des médias et dissymétrie des moyens financiers et matériels. Ce sont les forces les plus enracinées, les mieux organisées et le plus dotées de moyens qui ont logiquement ramassé la mise. La mise en avant d’un profil populiste religieux s’appuyant sur les formes de clientélisme social enracinés de longue date dans le maillage des associations religieuses a également pesé. Les courants islamistes ont sans doute aussi bénéficié de leur aura de partis réprimés et « vertueux » promettant une lutte contre la corruption et du besoin de stabilité et d’ordre, d’un retour à la normalité s’exprimant dans certaines couches des classes moyennes et de la petite bourgeoisie. En face le mouvement ouvrier et populaire, la jeunesse révolutionnaire se sont retrouvés désarmés devant le moment politique de la contre révolution, sans coalition politique indépendante unifiée et arrimée à leurs intérêts et mobilisations. Sans que tout de fois le paysage électoral et légal soient en mesure de canaliser par la voie institutionnelle les contradictions sociales qui ont rendu possible le processus révolutionnaire. Le succès de H. Sabbahi, nassérien de gauche, aux élections présidentielles en Egypte a sans doute représenté une première indication des polarisations réelles, traduisant un large mouvement d’opinion populaire progressiste mais sans base cristallisée et sans l’appui d’une organisation enracinée. Plus qu’une défaite électorale, il s’agit d’une absence ou faiblesse politico- électorale, plus forte en Tunisie qu’en Egypte, qui certes a ouvert, pendant une période, des marges de manœuvres au camp d’en face mais qui n’a pas impliqué pour autant une défaite sociale et politique.

[…] en Tunisie, dans la suite des répressions des luttes populaires et des attaques contre l’UGTT, et plus encore avec l’assassinat politique de chokri belaid, on a l’indication d’une polarisation profonde. Ce dernier évènement a une portée politique et symbolique et renvoie au fait que le pouvoir cautionne l’écrasement et l’intimidation des oppositions organisées ou non. Une ligne rouge a été franchie. Si bouazizi a été l’étincelle sociale du soulèvement populaire contre Ben Ali, l’assassinat politique de Chokri Belaid constitue peut-être l’étincelle démocratique d’un vaste refus contre la politique de Nahda. Les manifestations populaires, le succès de la grève générale comme la radicalité des slogans qui ont accompagné ce tragique évènement témoigne qu’une rupture, bien au-delà des franges militantes, est entrain de s‘élargir et de s’accélérer, isolant le gouvernement incapable d’enrayer son discrédit, et en proie à des divisions grandissantes au sommet. On retrouve sous d’autres formes la même configuration en Egypte. Les processus politiques institutionnels sont en décalage avec les réalités sociales et les aspirations démocratiques. Il apparait peu probable que de nouvelles formules gouvernementales ( celle d’un gouvernement de technocrates improbables ) contiennent la crise. La véritable difficulté est que dans cette situation générale, les deux camps sociaux politiques sont faibles. Le camp de la contre révolution ne peut imposer, même sous des formes nouvelles, une continuité autoritaire asservie aux exigences de reproduction du capital dans les conditions actuelles de la crise, ni accepter l’institutionnalisation de conquêtes démocratiques et sociales significatives, le camp de la révolution n’arrive pas à tisser une hégémonie d’en bas, alternative, majoritaire, capable d’unifier les combats sociaux et démocratiques et d’ouvrir la perspective d’un pouvoir populaire. Dans cette séquence, la polarisation peut prendre des expressions diverses : dans l’extension des conflits revendicatifs sur le terrain social et syndical, des cycles de mobilisations de masse démocratiques d’un côté, la construction de partis libéraux conservateurs recyclant oppositions traditionnelle ou partisans de l’ancien régime, la cristallisation des courants les plus réactionnaires de l’islam politique ouvertement opposés au mouvement ouvrier et démocratique. Cette configuration instable favorise en partie une stratégie de guerre d’usure contre le mouvement populaire (qui prend la forme de répression dont les foyers sont multiples) mais aussi des réactions de masses. Nous ne pouvons à l’heure actuelle affirmer, si le temps, facteur politique par excellence, joue en faveur de tel ou tel camp. Mais on peut noter qu’en l’espace de deux ans, les partis islamistes ont perdu une large part de leur crédit au sein des classes populaires et de secteurs des classes moyennes et que les gouvernements actuels bénéficient d’une légitimité restreinte et d’un isolement grandissant. La radicalisation réactionnaire des courants de l’islam politique, pas seulement sur le terrain idéologique et politique, mais aussi à travers la formation de milices anti ouvrières et anti-démocratiques, chargée de la répression, (avec ou sans la collaboration des services sécuritaires) aussi bien en Egypte qu’en Tunisie, témoignent également des polarisations en cours. La possibilité d’une relance par paliers successifs d’un large mouvement de masse est aujourd’hui plus forte qu’il y a à peine 6 mois. Mais il n’est pas exclu, que si l’instabilité se prolonge, et que se profilent de nouvelles poussées révolutionnaires, un printemps social donnant lieu à des confrontations majeures, les classes dominantes imposent ou soutiennent une solution autoritaire-bonapartiste. Pas nécessairement viable sans défaite majeure et profonde des classes populaires. Mais cela dépendra aussi de la capacité du mouvement populaire à imposer des conquêtes démocratiques et sociales, y compris sur le terrain de l’égalité homme-femmes et de la sécularisation de la vie sociale, des formes à venir de politisation de la question sociale et anti impérialiste, des avancées concrètes dans la reconstruction politique d’un mouvement ouvrier indépendant. Rien ne sera réglé sur le temps court, d’autant plus que le processus révolutionnaire développe à chaque phase des dynamiques qui ne lui préexistaient pas, modifie les lignes de forces, les niveaux de conscience, renforce, déplace, combine les terrains de luttes et fait émerger de nouvelles contradictions.

Révolution arabe et internationalisme :

[…] Chaque peuple concret doit d’abord régler ses comptes avec son histoire concrète. Une des particularités des processus révolutionnaires est la mise en avant d’une centralité de la lutte à partir des particularités nationales immédiates: chaque peuple doit se libérer là où il vit dans des réalités nationales, qui ont acquis, indépendamment du passé colonial, une dimension spécifique. Il n’y a ni régime progressiste, ni armée, ni mouvement arabe qui libèrera tel ou tel peuple. Les solidarités existent, mais elles sont l’ordre de la logistique : on s’entraide sur le savoir-faire, sur l’usage des réseaux sociaux, sur les outils d’agitations, sur les expériences de luttes, souvent d’une manière informelle ou semi organisée, on accueille les réfugiés lyciens, ou syriens, on porte les drapeaux des peuples révolutionnaires, mais on en reste là. […] La question pratique à résoudre est d’abord d’en finir avec les despotismes politiques nationaux quoi ont été incapables de réaliser l’unité des peuples du Maghreb et du Machrek et qui en sont les premiers obstacles. La question palestinienne, vécue pendant longtemps comme moteur de la révolution arabe est reléguée au second plan. Non par oubli ou ignorance, il y a sans doute une dette morale et pratique vis-à-vis de la première intifada qui a initiée un mouvement de masse de désobéissance et d’affrontement civil face à un adversaire réputé comme invincible, mais parce qu’il n’y a pas de substituts aux luttes particulières d’émancipation et le maintien des états actuels n’est en rien un soutien à la lutte du peuple palestinien, à plus forte raison lorsque celle-ci est l’alibi des régimes qui oppriment leurs propres peuples. […]

La question est de savoir si cette nouvelle phase de la décolonisation dont l’issue ne peut être que radicalement démocratique et anticapitaliste doit être pensée seulement en terme de solidarité internationale ( nécessaire même d’une manière élémentaire par ailleurs ) ou si elle contient un potentiel d’émancipation internationale, qui peut nourrir d’une manière décisive, le projet d’un combat global, d’une nouvelle internationale des peuples, d’une nouvelle solidarité stratégique entre opprimés. On peut aussi renverser la question : quelle sera l’avenir des révolutions et des possibilités de dépassement de la crise de la perspective socialiste si au cœur des processus réels seuls les impérialismes et les Etats réactionnaires de la région apparaissent comme des forces belligérantes ?

Chawqui lotfi

10/02/2013

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