Reportage du Monde diplomatique sur la révolte dans le Rif

2 octobre 2012 15 h 46 min 2 comments

Dans son édition d’octobre le Monde diplomatique publie un reportage intitulé « Les jeunes du Rif renouent avec la révolte ». Pierre Daum et Aurel (dessinateur) ont passé plusieurs jours dans cette région au nord du Maroc pour décrire et analyser la révolte de  la jeunesse rifaine. Dans cet article nous publions une partie de l’entretien que nous avons réalisé avec P. Daum ainsi qu’un rappel des principaux évènements qui ont secoué cette région.

Comment avez-vous eu l’idée de faire un reportage sur le Maroc?

L’idée générale était de donner aux lecteurs du monde diplomatique des nouvelles de la situation sociale au Maroc. Depuis ce qu’on appelle avec plusieurs guillemets « le printemps arabes » et les bouleversements en Tunisie et en Egypte, le Monde diplomatique avait peu parlé du Maroc. D’autre part, et c’est aussi notre marque de fabrique à Aurel et moi, nous sommes des reporters et non pas des chercheurs universitaires et donc il n’était pas question pour nous d’écrire un article sur la situation générale au Maroc. Et donc l’idée était de choisir un endroit précis et d’aller sur place pour faire un reportage détaillé en se disant qu’il ne va pas expliquer tout ce qui se passe au Maroc mais au moins cela va donner quelques éléments solides et précis sur la mobilisation sociale dans ce pays.

Comment avez-vous choisi la région du Rif ?

En préparant ce reportage j’avais la carte du Maroc sous les yeux donc il fallait que je choisisse un endroit où aller. C’est important parce que si tu choisis le mauvais endroit tu perds de l’argent, ton temps et il risque de ne rien de se passer. Il fallait aussi éviter tous les endroits touristiques parce que les « européens » quand tu leur dis « Le Maroc », un sur deux peuvent te dire « moi je connais le Maroc ». En fait ce qu’ils connaissent c’est « un Maroc artificiel » complétement construit pour eux. Non seulement ils ne connaissent que quelques villes mais même dans celles-ci ils ne connaissent que la partie de la ville qui est touristique. Pour ne prendre que l’exemple de Marrakech je pense que peu de touristes s’aventurent dans les quartiers populaires de la ville.

Donc il me fallait un endroit où il y a une mobilisation sociale et populaire or là pour le coup il existe au Maroc aujourd’hui de très nombreux endroits qui vivent des mobilisations fortes et des répressions policières importantes. Et donc j’avais repéré deux endroits qui répondent à mes critères (pas touristiques et avec des mobilisations) l’arrière-pays du Souss autour de Biougra et la région du rif. Dans cette dernière région mon attention avait été attirée par les émeutes de mars à  » Aith Bouaych »[1], Imzouren et Youssef Ali.

Au début, je voulais m’installer à El Houssaima pour une semaine et parcourir toute la moitié orientale du Rif jusqu’à Taza or très vite je me suis rendu compte d’une part qu’il se passait énormément de choses autour des trois villages précités et que, à l’inverse, il ne se passait strictement rien dans les vallées profondes du Rif où chaque famille paysanne vit isolée des maigres ressources de son petit champ et donc on voit mal comment, même s’il leur venait l’envie de contester leur situation, ils pourraient se mobiliser pour avoir une action collective et efficace.

Quelles furent vos premières impressions pendant la réalisation de votre reportage?

Maintenant pour parler de ces trois villages distants d’une vingtaine ou trentaine de km de El Houssaima on peut tout d’abord préciser qu’ils ont dans leur structure géographiques quelque chose d' »artificiel » c’est-à-dire qu’ils se présentent à la vue de l’étranger comme un ensemble anarchique de grandes maisons prétentieuses et récentes construites au long du grand axe routier. Et en fait, j’ai rapidement appris que celles-ci sont construites dans les trente ou quarante dernières années par les membres de familles de paysans très pauvres qui ont émigrés en Europe (Belgique et pays-bas principalement) et qui, en trente années de petites économies, ont pu édifier ces maisons. Même si ces personnes sont originaires des petites fermes isolées dans la montagne ils ont construit des maisons pour leur famille au bord de l’axe routier pour qu’ils aient de l’eau courante et de l’électricité. Cette construction urbaine a ensuite atteint un seuil suffisant de concentration d’une population jeune et éduquée ce qui a contribué à l’émergence de ces fortes mobilisations sociales.

La révolte sociale et politique dans le Rif : Un rappel des événements

Il est difficile de parler du soulèvement du rif sans rappeler l’histoire de cette région et le projet de décolonisation et de libération nationale porté par Mohamed Ben Abdelkrim El Khettabi. Au moment où le Maroc est occupé par la France et par l’Espagne (dans le Nord), El Khettabi réussit à unir, sous son autorité, les tribus rifaines rivales avec pour objectif de libérer les territoires. Sa victoire lors de la bataille d’Anoual en 1921 lui permet de déclarer l’année suivante la création de la République confédérée des Tribus du Rif dotée d’un parlement et d’un gouvernement. Voulant poursuivre la lutte de libération nationale dans l’ensemble du Maghreb il invite le sultan à rallier sa cause. Ce dernier, sous l’autorité du protectorat français, refuse. Par la suite, l’alliance entre les forces occupantes françaises et espagnoles défait l’armée de la République libre et condamne El khettabi à l’exil où il reste jusqu’à sa mort en 1963 au Caire.

Un autre épisode important dans l’histoire politique de la région du Rif est celui de la révolte qui fut violemment réprimée en 1958. En effet, l’indépendance de 1956 et l’instauration d’un régime monarchique au Maroc dévoilent la domination du pouvoir royal et des élites du Parti de l’Istiqlal alors que des régions comme le rif restent marginalisés. L’insurrection du Rif fut violemment réprimée par les forces armées royales récemment constituées (on parle alors de 3000 morts).

En 1984 et à la suite de la décision du ministère de l’enseignement d’augmenter certains frais de scolarité. Les étudiants descendent manifester dans plusieurs villes du Maroc y compris à Nador dans la région du Rif. La répression fut violente et Hassan 2 n’hésitera pas à traiter les manifestants dans son discours de « Awbach » (littéralement « Sauvages »).

Durant le règne de Mohammed 6, la région est un bastion de résistance avec un mouvement de diplômés chômeurs fort et combatif. Lorsque le mouvement du 20 février émerge il prend une grande ampleur dans la région du Rif en l’absence des islamistes d’Al Adl Wal Ihssane puisque les composantes principales du mouvement dans le Rif sont « la gauche radicale » et « la mouvance amazigh ». Le jour même où les premières manifestations éclatent au Maroc, cinq jeunes qui ont participé aux marches sont retrouvés morts dans une agence bancaire et certains militants soupçonnent les forces de l’ordre de les avoir torturés. Des mois plus tard un autre jeune du mouvement qui est également membre de l’association des diplômés chômeurs fut assassiné par un membre des milices pro-régime (baltagias).

La mobilisation dans la région a un caractère profondément social puisque les jeunes n’ont pas arrêté de faire des sit-in, couper les routes, organiser des manifs et des marches de Boukidaren, Bouayache, Imzouren, Tammassint jusqu’ Al Hoceima pour demander du travail, l’arrêt de la corruption, l’amélioration des infrastructures défaillantes et le droit au logement. Mais cette mobilisation a également un caractère éminemment politique puisque plusieurs slogans appellent à une réelle démocratie, à la chute du régime monarchique, à la répartition des richesses et à la reconnaissance de la langue et de l’identité amazighe du peuple marocain.

En mars 2012, le régime marocain mène une campagne de répression dans la région du Rif et notamment dans  les villes d’Aith Bouayach, de Boukidarn et d’Imzouren. Cette violence débute le 1er mars à Al Hoceima et Nador avec une cinquantaine de blessés suite à l’intervention des forces de l’ordre lors des manifestations pacifiques des militants de l’Association Nationale des Diplômés-Chômeurs au Maroc (ANDCM). Le 07 mars vers 1H du matin la police qui encerclait la ville d’Aith Bouayach intervient violemment pour disperser un sit-in pacifique contre la cherté de la vie en face de la Mairie de la ville. Les affrontements durent toute la nuit et des vidéos montrent les violences policières, les pillages et le saccage des magasins. Le 11 mars 2012, des scènes d’affrontement d’une extrême violence entre la police et les manifestants ont eu lieu à Imzouren, lors d’une manifestation de soutien à la ville d‘Aïth Bouayach.

Les jeunes manifestants furent par la suite condamnés à de lourdes peines de prison ferme et aucune poursuite ne fut requise contre les forces de l’ordre.

Image de prévisualisation YouTube

Extrait de l’article paru sur le site du Monde diplomatique :

Confrontée aux soulèvements qui ébranlent le monde arabe, la monarchie marocaine a révisé la Constitution. Après sa victoire électorale de novembre 2011, le Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste) dirige le gouvernement. Mais perdurent les anciennes structures de pouvoir et les mêmes méthodes de répression, notamment dans le Rif — une région délaissée où fleurissent le cannabis et la misère.

Devant la porte de la prison d’Al-Hoceïma, la place semble déserte. A 8 heures du matin, seuls trois militants de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), le dos appuyé contre une petite camionnette, attirent le regard. Quinze minutes plus tard, un policier en civil, visage dur et barbe de trois jours, fera mine d’attendre lui aussi, assis sur les marches d’un immeuble. Sans jamais les lâcher du regard. A 9 h 30, les lourdes portes s’entrebâillent enfin. Quatre jeunes gens sortent de l’austère bâtiment. Ils viennent de passer trois mois entassés avec vingt-cinq autres détenus dans des cellules de vingt lits. Tous ont été arrêtés le 11 mars 2012, dans le village d’Imzouren, à vingt-cinq kilomètres d’ici. Ce soir-là, une manifestation pacifique avait rassemblé quelque deux cents personnes venues dénoncer la répression policière qui s’était abattue trois jours plus tôt sur Aït Bouayache, le village voisin.

Le président français salue le « processus de réforme démocratique »

Compte tenu de la présence policière alentour, il n’est pas possible d’interroger immédiatement ces garçons. L’un d’entre eux, d’ailleurs, s’éclipse très vite. Mohammed B. est français. Né en France de parents marocains, il n’avait absolument rien à voir avec la manifestation. « Je suis plombier à Nîmes, je n’avais pas mis les pieds au Maroc depuis six ans. J’étais venu rendre visite à la famille de ma femme, qui est d’Imzouren. Les policiers me sont tombés dessus au hasard. Le juge n’a rien voulu savoir, le consul de France ne m’a jamais aidé, et maintenant, je n’ai qu’une idée : rentrer vite en France avec ma femme. » La France où, moins de trois semaines après son élection, en mai 2012, M. François Hollande recevait à l’Elysée le roi Mohammed VI, et saluait le « processus de réforme démocratique, économique et sociale en cours dans le royaume à l’initiative de Sa Majesté ».

Quatre jours plus tard, nous retrouvons les trois autres détenus au local de l’AMDH, autour de quelques gâteaux et de jus de fruits offerts en leur (…) [La suite de l’article est dans l’édition d’octobre 2012 du Monde diplomatique]

 


[1] Contrairement au terme « Beni Bouayach » imposé par l’autorité centrale, les rifains appellent le village « Aith Bouyach ».

2 Comments

  • Pourtant le Makhzen a accouché une nouvelle constitution, nouveau spot sur la citoyenneté et les droits de l’homme!!!
    Dommage il a oublié de jeter le principe de la matraque et les assassinats pilotés pour vider les rues de manifestants pacifistes.

    Le Maroc FUT, EST et SERA le BASTION de la DICTATURE du MAKHZEN, pour cette raison il continuer à lutter.

  • @Soraya Rami
    Dégage, dégage!

    L´expression Momo dégage, scandée courageusement partout au Maroc et à l´étranger, est une alternative déjouant ces humiliations et ce fascisme alaouite! Aussi, contraindre ce régime à dégager, est la solution la plus juste, la plus efficace et la plus populaire.

    Cordialement

    Samya

Leave a Reply